L’heure des prédateurs de Giuliano da Empoli

Commençons par une leçon de choses politique rapportée par l’auteur. Début novembre 2017, le prince héritier de l’Arabie saoudite Mohammed ben Salman invite le gratin de son pays dans le magnifique hôtel Ritz-Carlton : trois cent cinquante des hommes les plus riches et les plus puissants du royaume… À leur arrivée ils sont dépouillés de leurs papiers, de leurs téléphones, de leurs portefeuilles, et subissent un interrogatoire parfois musclé, parfois agrémenté de tortures : ils sont accusés de corruption. Chacun a dû y aller de sa poche. Les récalcitrants sont sortis équipés d’un bracelet électronique, d’autres croupissent encore en prison. Bénéfice net : une « dotation » de cent milliards…

Simplicité, efficacité d’action… et surtout : effet de surprise ! Quel est le Bukele, le Trump de par le monde qui n’en rêverait pas ? Voici venue l’heure des prédateurs, nous annonce Giuliano da Empoli.

Le temps du chaos

Suite à la dernière guerre, les nations ont tenu à instaurer la justice et le droit afin que n’arrive « plus jamais ça », les générations récentes ont tout oublié. « L’idée même d’une limite à la logique de la force, de la finance et des cryptomonnaies, à l’emballement de l’IA {…] est sortie du domaine du concevable ». Voilà le libéralisme enfin déchaîné, délivré de ses cache-misères démocrates et républicains : la libre concurrence bat son plein !

Notre auteur associe ce nouveau monde à celui des Borgia décrit par Machiavel. Les dirigeants borgiens sont adaptés aux turbulences actuelles, à notre système politique devenu incertain. Ils disposent d’un avantage décisif dit-il : ils ne connaissent aucune limite. « Ils tirent leur force de l’inattendu, de l’instable et du belliqueux » écrit-il. Bien sûr, Trump serait parfaitement adapté à ce nouveau monde. Il ne lit jamais ! Même pas les notes qui lui concoctent ses conseillers. Il ne fonctionne qu’à l’oral, et surtout, il agit. À tort et à travers ? « Un environnement chaotique exige des décisions audacieuses » … C’est qu’il n’existerait aucune relation entre l’intelligence intellectuelle et l’intelligence politique.

Quand l’anormal devient la norme

Da Empoli a la conclusion triste (ou provocatrice ?) :  l’anomalie aurait été « la courte période pendant laquelle on a pensé pouvoir brider la quête sanglante du pouvoir par un système de règles ». Il ouvre son livre par une métaphore : le tort de Moctezuma fut d’accueillir Hernàn Cortés, il préjugea de sa force… et récolta le déshonneur et la guerre… Il ajoute « les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée » … à moins d’être munichois ?  

Da Empoli fut conseiller politique du président du Conseil italien Matteo Renzi. À l’ONU il a fréquenté les dirigeants de ce monde, il nous en rapporte des anecdotes qui nous plongent au plus concret, hélas trop humain, de la vie politique. Il enseigne la politique comparée à Sciences Po Paris.

J’ai déjà rendu compte sur Boojum de son livre Les ingénieurs du chaos où il analyse ce que font à la politique les réseaux numériques.

Mathias Lair

Giuliano da Empoli, L’heure des prédateurs, Gallimard Folio, juin 2026, 160 pages, 7,60 euros

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