Le Christ revisité : « Lui » de Geoff Ryman

Geoff Ryman considère la science-fiction moins comme un genre que comme une méthode pour déplacer le regard. Auteur de The Child Garden, de 253 et de Air, lauréat du prix Arthur C. Clarke, il revient avec Lui à une figure qui semblait pourtant avoir épuisé toutes les possibilités de la fiction : Jésus de Nazareth. La littérature n’a cessé de reprendre le Christ, de Nikos Kazantzakis à Norman Mailer, de José Saramago à Colm Tóibín, en passant, dans le domaine de l’imaginaire, par Michael Moorcock ou Philip Pullman. Mais Ryman ne cherche ni la provocation théologique ni la simple réécriture iconoclaste. Son ambition est plus singulière : reprendre cette histoire connue de tous, la replacer dans la Palestine juive du Ier siècle, et faire de ce matériau immense un roman sur la famille, l’identité, la foi et ce que signifie être humain. 

Tout commence avec Maryam, jeune femme qui affirme être enceinte « d’une manière inhabituelle ». Puis vient l’enfant, Avigayil, et bientôt une rupture qui modifie toute la perspective du récit : l’enfant se reconnaît comme un garçon et prend le nom de Yehush. Ryman choisit alors un point de vue aussi simple que redoutablement efficace : celui de la mère. Ce n’est donc pas le Christ que nous suivons directement, mais une femme qui tente de comprendre son enfant, ses pouvoirs, ses paroles et cette destinée qui lui échappe. Le procédé permet à Ryman de faire surgir l’inattendu là où le lecteur croit tout connaître : les miracles retrouvent leur étrangeté, les épisodes évangéliques prennent une coloration presque cosmique, et le contexte politique et religieux de la Palestine occupée par Rome cesse d’être un décor pour devenir une force qui façonne les personnages. Sans dévoiler les étapes de cette relecture, disons seulement que Ryman réussit un tour assez remarquable : il rend à une histoire devenue familière sa capacité de surprise, tout en refusant de dissoudre le religieux dans une explication rationnelle. Le Christ de Lui n’est pas une statue que l’on déboulonne ; c’est un être mystérieux, parfois dérangeant, dont la présence oblige chacun à revoir ce qu’il croyait savoir de Dieu, de la mort et de l’homme.

Il faut donc lire Lui pour ce qu’il est : non une énième transposition du Nouveau Testament, mais une expérience littéraire qui transforme une histoire universellement connue en interrogation neuve. La réussite de Ryman tient précisément à son refus de la facilité : il ne cherche pas à imposer une thèse, encore moins à scandaliser, mais à faire travailler ensemble le roman historique, la spéculation métaphysique et l’intimité d’une relation mère-enfant. Il y a dans ces pages quelque chose de profondément romanesque et, plus encore, une véritable qualité de regard : derrière le débat sur le Christ, le genre ou la théologie demeure une question beaucoup plus vaste, celle de notre difficulté à accepter ce qui excède nos catégories. Lui est parfois déroutant, souvent surprenant, mais il possède cette vertu devenue rare : il donne envie de poursuivre la lecture non pour savoir ce qui va arriver — chacun connaît déjà l’histoire — mais pour découvrir comment une intelligence romanesque peut encore nous la faire regarder autrement. Une raison suffisante, et la plus élégante, pour ouvrir ce livre.

Loïc Di Stefano

Geoff Ryman, Lui, Actes sud, « exofiction », traduit de l’anglais (Canada) par Mathilde Janin, septembre 2026, 320 pages, 23,50 euros

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