Dante, œuvres poétiques

Dante (1265 – 1321) nous parle depuis sept siècles avec une étonnante proximité. L’exil, l’amour, la politique, la violence des hommes, la perte : rien de cela n’a vieilli. Dante est aussi l’homme d’une révolution littéraire : il fait du toscan une langue de poésie et donne au vernaculaire une ambition jusqu’alors réservée au latin. Sa modernité tient peut-être moins à ses thèmes qu’à cette confiance absolue dans la puissance de la langue. Jacqueline Risset l’a parfaitement compris. Sa traduction, entreprise avec L’Enfer en 1985 et poursuivie jusqu’au Paradis, ne cherche ni le pittoresque médiéval ni la majesté compassée. Elle restitue à Dante sa vitesse, sa nervosité, ses brusques changements de ton. Sous sa plume, le vieux poème recommence à vivre.

La Divine Comédie reste évidemment le cœur de cette œuvre. Un homme perdu dans une forêt, puis la descente aux Enfers, la remontée du Purgatoire, enfin l’ascension vers le Paradis : on connaît l’itinéraire, moins le vertige qu’il produit encore. Dante y fait entrer son siècle tout entier. Florence et ses factions, les papes, les empereurs, les amis, les ennemis, les grands noms de l’Antiquité et les obscurs : tous comparaissent dans cette architecture de l’éternité. Mais le génie du poème tient à ce que la théologie n’y efface jamais les visages. Francesca, Farinata, Ulysse, Ugolin, Béatrice demeurent d’abord des présences, des voix, des destins. La grandeur cosmique du poème n’abolit pas l’homme ; elle l’expose. C’est là que la traduction de Risset trouve sa nécessité. Elle maintient le mouvement de la terza rima, la densité des images, les heurts et les accélérations d’une langue qui pense en avançant. Le lecteur n’est plus devant un monument : il est dedans.

Les Rimes et les autres textes réunis dans ces Œuvres poétiques éclairent le chemin qui mène à la Comédie. On y retrouve l’amour, Béatrice, la philosophie, mais aussi le goût de l’expérience formelle et la volonté de donner à la poésie une dignité nouvelle. Dante y cherche sa voix avant de trouver son monde. Ces pièces permettent surtout de retrouver un poète moins monumental, plus joueur, parfois plus âpre, toujours attentif aux possibilités de la langue. Elles montrent que la Comédie ne surgit pas d’un seul geste : elle se prépare dans des années de recherches, de lectures, de passions et d’exil. L’intérêt de ce volume est là. Il rend à Dante son unité sans réduire son œuvre à son chef-d’œuvre. Et l’on comprend alors pourquoi il demeure si proche : derrière le théologien, le politique et l’architecte de l’au-delà, il y a un poète qui avance dans l’obscurité avec les seuls instruments dont il dispose — une langue, quelques souvenirs, des morts à interroger et le désir obstiné de donner une forme au chaos.

Loïc Di Stefano

Dante Dante, Œuvres poétiques, traduit de l’italien et « histoire d’une traduction » par Jacqueline Risset, introduction de Florence Bistagne, Flammarion, mai 2027, 884 pages, 30 euros

Laisser un commentaire