L’histoire retrouvée des cépages interdits, un goût de vin oublié

Et si une partie de notre patrimoine viticole avait été effacée, non pas par l’oubli, mais par la loi ?

Et si certains cépages avaient été bannis non pour leur dangerosité réelle mais pour des raisons économiques, politiques et culturelles ?

Dans l’histoire retrouvée des cépages interdits, l’historienne Fabienne Moreau mène une véritable enquête historique sur ces variétés aujourd’hui proscrites de la commercialisation en France : Clinton, Noah, Othello, Jacquez… Autant de noms presque clandestins et qui pourtant autrefois étaient largement cultivés dans nos campagnes françaises.

L’autrice : une spécialiste du patrimoine viticole

Fabienne Moreau est historienne et spécialiste du patrimoine vinicole. Ses travaux portent sur l’histoire culturelle, économique et sociale du vin avec une attention particulière aux pratiques oubliées ou marginalisées.

Elle s’intéresse notamment aux circulations des cépages, aux politiques de réglementation viticole et aux transformations des goûts et des usages du vin du XIXe siècle à nos jours.

Dans ses recherches, elle croise archives historiques, sources techniques et enquêtes de terrain auprès de vignerons et d’acteurs du monde viticole. Cette approche lui permet de replacer les objets techniques, ici les cépages, dans une histoire plus large des sociétés rurales et de leurs mutations

C’est exactement ce qu’elle fait pour cet ouvrage : L’histoire retrouvée des cépages interdits

Aux origines d’une exclusion

L’ouvrage retrace d’abord la longue histoire de la vigne depuis ses formes anciennes jusqu’à la domination de la vitis vinifera européenne. Mais le récit s’accélère au XIXe siècle lorsque les crises viticoles, avec notamment le phylloxéra, ouvrent la voie à l’introduction de cépages américains hybrides.

Résistants, peu coûteux, ces cépages séduisent rapidement les viticulteurs. Mais leur succès dérange dans les années 1930 : dans un contexte de crise économique et de surproduction, ces variétés deviennent des cibles idéales. Accusées de produire des vins de moindre qualité et associées à des discours alarmistes parfois fantasmés, elles sont finalement interdites à la commercialisation en 1934.

Fabienne Moreau déconstruit ici un récit longtemps accepté : celui d’une interdiction fondée sur la seule logique sanitaire ou qualitative. Elle met plutôt en lumière des enjeux plus profonds : économiques, réglementaires et identitaires.

Une histoire sociale du vin

Au-delà de la viticulture, ce livre propose une véritable histoire sociale.

Ces cépages interdits étaient souvent ceux de petits exploitants. On les retrouvait dans les jardins familiaux. Ils étaient des vins de consommation quotidienne. Leur disparition marque aussi celle d’un monde rural plus divers, moins normé, où le vin n’était pas uniquement un produit d’excellence mais aussi un aliment culturel du quotidien.

En restituant ces usages oubliés, Fabienne Moreau donne à voir une autre histoire du vin français : moins prestigieuse mais plus populaire et plus vivante aussi.

Une enquête contemporaine

L’autrice ne se contente pas de revisiter le passé mais elle interroge directement le présent. Pourquoi ces cépages restent-ils interdits à la commercialisation alors même que certains ont des qualités (adaptation climatique, faible besoin en traitements) qui pourraient répondre aux défis environnementaux actuels ?

A travers cette question, le livre ouvre donc une réflexion plus large : celle des choix agricoles et des héritages réglementaires qui structurent encore aujourd’hui notre rapport au vin.

Au final, il s’agit d’un ouvrage relatant une enquête solide, documentée et stimulante qui dépasse largement l’histoire du vin pour interroger les mécanismes de sélection, d’exclusion et de mémoire dans les sociétés agricoles.

Franck Dupire

Fabienne Moreau, L’histoire retrouvée des cépages interdits, Paris, Flammarion, mars 2026, 352 pages, 22,90 euros.

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