La somniscribe de François Thiery-Mourelet
Du roman psychologique
Ceci est un roman psychologique. Psychologiquement fantastique. Selon lequel il y aurait une vie après la mort, mais pas la biblique, trop classique. Entendons-nous : juste une survie à durée limitée, pendant laquelle on pourrait rassembler en mémoire les événements de sa vie passée, ceux auxquels on tient, afin qu’ils ne disparaissent pas – juste avant notre définitive disparition dans le bonheur de l’oubli absolu… Par exemple : quelle est cette femme qui sans doute nous obsède puisqu’on ne cesse d’entendre un son : « li li » … Difficile de savoir, car une fois trépassé tout se mélange : nous sommes de tous les temps et de tous les lieux, perdus dans une omniscience brouillonne. Pour s’y retrouver une seule solution : écrire ses souvenirs, autant qu’on le peut… Mais on n’a plus de mains ni d’yeux ! Il faut donc hanter quelqu’un, lui faire écrire ce qu’on lui dicte, en faire son medium. De plus, on n’a pas le choix !
Quand les morts parlent aux vivants

Victor le trépassé tombe sur une certaine Agate à Madagascar, il en fait sa somniscribe. Ce qu’il y a de bien, c’est que dans cette île on croit aux esprits… la pauvre Agate sera vite exténuée d’entendre durant son sommeil Victor lui dicter ses mémoires… afin de retrouver sa mémoire (on soupçonne l’auteur d’en profiter pour nous livrer, sur un mode inavoué, sa propre autofiction…). Victor commence par avoir bien du mal, les lieux et les époques se mélangent, comme ses vrais souvenirs avec il ne sait quelles inventions : ce dispositif permet à l’auteur toutes les fantaisies, il ne s’en prive pas ! Une seule chose est certaine : Lily resterait inaccessible, même si elle finit par être entrevue, voire plus… Victor pense qu’il ne pourra pas disparaitre avant de l’avoir retrouvée, c’est donc vital (ou plutôt : mortel) … Le récit finit par se stabiliser lorsque qu’il retrouve ses souvenirs de marin. Ce qui n’est pas sans rappeler le très beau recueil de poèmes de l’auteur, Brise dans le miroir (Sans escale, 2022),où le narrateur chantait le vent et les vagues, navigant de par le monde à la poursuite, disait-il, d’une certaine Brise, aussi inaccessible que Lily…
Chaque auteur, n’est-ce pas, cultive ses métaphores obsédantes qui, selon Charles Mauron, inventeur de la psychocritique, construisent son mythe personnel.
Lily, aperçue, perdue, retrouvée d’océan en océan, connue depuis toujours, tous les deux s’attirant, s’évitant… Si le roman est celui d’un marin, il est aussi celui de l’amour interdit… sauf dans la mort avec laquelle il aurait partie liée, comme s’il n’était possible… que lorsqu’il est devenu impossible. Est-ce pourquoi la mort tient une telle place dans ce livre ? Une mort bien vive, peuplée de trépassés qui parfois s’interpellent et viennent fréquenter les vivants…
Et bien sûr c’est en gagnant ses profondeurs, en se noyant, que notre Victor réussit la parfaite union avec la mer, il avait si longtemps parcouru sa surface…
Avis aux amateurs de fantasy : ils trouveront dans ce roman leur content !
Mathias Lair
François Thiery-Mourelet, La somniscribe, Lily et Victor, Posidonia Littératures, juin 2026, 184 pages, 19 euros
