Jacqueline Manicom, La Graine, roman testimonial primordial

Sage-femme active dans les années 1960 et 1970, période de grands bouleversements sociaux et culturels,  Jacqueline Manicom (1935-1976), romancière, féministe et indépendantiste, témoigne de tout ce qu’elle a vu. Et cela fait une manière de journal des souffrances et mépris réservés aux femmes. Dans un temps qui voit Simone de Beauvoir — dont elle fut camarade de lutte — réarmer la revendication du droits des femmes, La Graine est une roman testimonial de première importance.

Mais on lit souvent La Graine de Jacqueline Manicom, initialement paru en 1974, comme un texte de dénonciation — assigné d’emblée à une fonction testimoniale qui en neutralise, en partie, la complexité formelle. Or ce qui s’y joue excède largement le registre du document : le roman met en crise les conditions mêmes de possibilité d’un récit de soi dans un espace saturé de déterminations historiques et symboliques.

L’un des gestes les plus remarquables du texte tient à sa désarticulation de la continuité narrative. Loin d’une progression linéaire, La Graine procède par blocs d’expérience, par surgissements discontinus où la mémoire ne reconstruit pas, mais fracture. Cette structure discontinue n’est pas un simple effet de style : elle mime l’impossibilité, pour le sujet, de se constituer comme unité stable. Le récit ne raconte pas une vie ; il en exhibe les lignes de faille.

de la métaphore

Dans cette perspective, la métaphore de la « graine » mérite d’être déplacée hors de son interprétation spontanément biologique. Elle ne désigne pas seulement une potentialité — encore moins une promesse — mais un principe d’inscription. La graine est ce qui est déposé en soi sans avoir été choisi : héritage, injonction, trace. Elle relève moins de la fécondité que de l’assignation. En ce sens, le texte travaille une tension constante entre ce qui est reçu et ce qui pourrait être réélaboré, sans jamais résoudre cette tension.

Le traitement du corps participe de cette même logique. Il ne s’agit pas d’un corps vécu dans l’évidence de la présence, mais d’un corps médiatisé, perçu à travers des dispositifs de pouvoir qui en altèrent la saisie. Le roman ne décrit pas tant une expérience corporelle qu’il n’en montre l’impossibilité : le corps y apparaît comme un lieu d’opacité, voire d’étrangeté à soi. Cette distance interne interdit toute forme d’appropriation simple.

une écriture resserrée

L’écriture de Manicom ne cherche ni l’ornement ni l’effet ; elle procède par resserrement, parfois jusqu’à l’âpreté. Mais cette économie n’a rien d’un minimalisme esthétique : elle répond à une contrainte. Dire moins pour ne pas reconduire les cadres discursifs dominants ; couper la phrase pour éviter qu’elle ne se referme sur une signification trop assurée. Le texte avance ainsi dans une sorte de méfiance à l’égard de sa propre énonciation.

De ce point de vue, La Graine peut être lu comme une tentative de défaire les récits disponibles — ceux de la maternité, de l’intégration, de l’émancipation même — en montrant qu’ils reposent sur des formes de cohérence qui ne sont pas données au sujet du roman. Il n’y a pas ici de trajectoire exemplaire, ni de résolution dialectique. Le texte se maintient dans un régime d’instabilité.

C’est sans doute ce qui le rend difficile à situer dans des catégories établies. Ni roman d’apprentissage, ni autobiographie, ni manifeste, La Graine se tient dans un entre-deux où l’écriture devient le lieu d’une expérience critique. Il porte avec force non pas de dire ce qui est, mais d’éprouver les limites de ce qui peut être dit. En cela, La Graine ne se contente pas de porter un contenu, il interroge les formes mêmes qui permettraient de le porter.

Loïc Di Stefano

Jacqueline Manicom, La Graine, notice biographique d’Hélène Frouard, préface de Cloé Korman et préface dessinée d’Hina Hundt, Gallimard, « L’Imaginaire », mars 2026, 240 pages, 10,50 euros

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