Dans l’Irlande des années 1980, l’éclat fragile de l’enfance, « L’étoile d’après » de Charles Aubert
Il y a des romans qui avancent à hauteur d’enfant, mais portent en eux le poids du monde. L’Étoile d’après appartient à cette catégorie rare : un récit d’initiation qui épouse la mémoire sensible de l’enfance tout en laissant affleurer la violence d’une époque.

de l’amour fraternel
Nous sommes à Donegal, dans les années 1980, alors que l’Irlande du Nord demeure traversée par les tensions politiques et les actions de l’IRA. Mais L’Étoile d’après ne se présente pas comme une fresque historique. Le conflit reste en arrière-plan, comme un grondement sourd qui façonne les existences sans toujours se dire. C’est dans l’entre-deux de l’intime et du collectif que s’inscrit le récit.
Le narrateur, Simon, se souvient. Il grandit dans une famille marquée par les silences et les fractures : un père fermé, une mère portée par la poésie, un frère happé par la brutalité du temps. Mais la figure centrale, celle qui irradie le texte, est sa sœur Zoé. Fantasque, lumineuse, libre, elle invente des mondes, baptise les étoiles, transforme les coquillages en constellations et donne aux plages battues par le vent une dimension mythologique. À travers elle, l’enfance devient un territoire d’invention et de résistance.
Le cœur du roman réside dans la relation entre Simon et Zoé. Plus qu’un simple lien fraternel, c’est une alliance secrète contre la grisaille du réel. Les jeux partagés, les rituels inventés, les escapades vers une plage cachée composent une mythologie privée, fragile et bouleversante. Il y a comme une ode à l’amour fraternel, une célébration de cette période où tout semble encore possible — avant que le monde ne se referme.
Une étoile qui brille encore
Le style de Charles Aubert doit être salué pour sa fluidité et sa puissance d’évocation. La langue, à la fois sobre et sensorielle, restitue les paysages irlandais avec une précision presque tactile : lumière rasante, vent salé, horizons ouverts… Mais derrière la beauté des descriptions affleure une mélancolie persistante. Le roman est traversé par la conscience aiguë de la perte — perte de l’innocence, perte d’un âge d’or, et perte parfois plus radicale encore.
L’Étoile d’après montre un bel équilibre entre tendresse et dureté. Le récit n’idéalise pas l’enfance ; il en montre les failles, les peurs, les non-dits familiaux. Pourtant, jamais il ne cède au cynisme. Ce qui domine, c’est une forme d’humanisme discret : la conviction que, même dans un contexte de violence politique et de tensions domestiques, la lumière d’un être — ici, celle de Zoé — peut constituer un refuge.
Roman d’apprentissage, récit de mémoire, méditation sur la fragilité des liens, L’Étoile d’après est une exploration sensible de ce moment où l’on comprend que le monde ne reviendra pas à l’état d’avant. Une étoile, peut-être, brille encore après la nuit — mais elle n’éclaire plus de la même manière.
Loïc Di Stefano
Charles Aubert, L’Étoile d’après, Istya & Cie, octobre 2025, 444 pages, 20 euros
