Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie, pour réfléchir
Ancienne journaliste du Monde, grand reporter au journal Télérama, Lorraine Rossignol publie ces jours-ci un ouvrage sur les camps de regroupement en Algérie titrée une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Un livre passionnant à analyser.
Un constat accablant

Il n’y a pas grand-chose à dire sur le fond de l’ouvrage, Lorraine Rossignol s’appuyant sur les travaux de Benjamin Stora, Raphaëlle Branche ou d’autres. Les camps de regroupement ont été créés par Jacques Soustelle et ses équipes et consistaient à replier les populations rurales du Djebel et des hauts plateaux dans des villages modèles, isolés du FLN, soumis à l’influence modernisatrice de la France. L’armée en profiterait pour « nettoyer » leurs anciens villages, souvent au Napalm, et la guérilla péricliterait. Ces camps ont concerné deux millions de personnes et ont causé selon l’auteur 200 000 morts dont beaucoup d’enfants morts de malnutrition. Certaines estimations sont plus autour de cent cinquante mille mais peu importe : c’est déjà trop. Et puis ce fut un échec car le FLN a réussi à garder contact avec ces populations de toute façon rebelles et indépendantistes.
Du sens des mots
L’ouvrage pose cependant un problème de mots. « Occulter » est synonyme de cacher, de dissimuler. S’il est clair que l’armée a tenté entre 1955 et 1959 de dissimuler la réalité de ces camps, en faisant par exemple visiter des « camps » modèles, des appelés témoignaient dans leurs lettres de leur réalité. Mieux : un jeune haut fonctionnaire nommé Michel Rocard, dont l’auteure parle abondamment, dévoila les mauvais traitements, le manque de nourriture, d’hygiène, de soins dont souffraient ces populations dans une note remontée à l’Elysée, puis à Edmond Michelet, garde des sceaux du général de Gaulle et ancien déporté. La situation sanitaire s’améliora d’ailleurs ensuite lentement. Et la presse parla de ces camps à l’époque. L’occultation voulue par l’armée échoua donc. Par contre, la société française a voulu oublier la guerre d’Algérie, la violence, les massacres, la contre-insurrection (mot élégant qui cache certains crimes de guerre) après 1962. Une sorte de non-dit obligatoire, une injonction d’oubli. Toutefois, oublier n’est pas occulter.
L’Algérie est un continent oublié de la mémoire française, quelque chose qui ne passe pas, comme Vichy d’ailleurs. Mais les informations étaient disponibles, les historiens ont travaillé, publié. A l’opinion française actuelle de réfléchir aussi. Quant aux algériens, on ne verra sans doute pas de réconciliation avec ce peuple si proche et si lointain avant longtemps. C’est dommage.
Ouvrage éclairant malgré certaines limites : à lire.
Sylvain Bonnet
Laurence Rossignol, Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie, Actes sud/Solin « archives du colonialisme », avril 2026, 240 pages, 24 euros
