De Gaulle, le France et le monde : trente ans d’histoire par la caricature
Nez proéminent, grands pieds, grandes oreilles, un képi, tels sont les quelques traits auxquels on identifie instantanément sur une caricature le « grand homme », du moins celui qui voulait redonner sa grandeur et sa souveraineté à la France.
Faisant suite à Jean-Claude Simoëns en 1969, un recueil de dessins de presse de toutes nationalités et tendances politiques est le fait de Alya Aglan et Julian Jackson, respectivement spécialiste de la résistance et auteur d’une biographie de référence De Gaulle. Une certaine idée de la France. En l’occurrence, De Gaulle, la France et le monde, Trente ans d’histoire par la caricature, 1940-1970 ne réunit pas seulement des caricatures, c’est aussi un livre d’histoire.
Des relations internationales

Procédant à la fois chronologiquement et thématiquement, l’ouvrage est divisé en chapitres (« Le général rebelle », « la Guerre d’Algérie », « L’Europe à l’anglaise sans les Anglais » …) précédés d’une notice historique, tandis que chaque dessin est décrypté précisément, rappelant des situations plus ou moins connues comme la reconnaissance de la Chine, le rapprochement avec l’URSS de Khrouchtchev ou l’Egypte de Nasser.
Les dessinateurs anglais sont très présents, la relation du général à la grande Bretagne étant particulièrement ambivalente : réfugié à Londres après l’appel du 18 juin, il a refusé par deux fois en 1963 et 67 l’entrée des Anglais dans le marché commun, futur CEE.
Mais c’est aussi la presse du monde entier, germanophone, israélienne, néo-zélandaise, chinoise ou russe, qui ironise les prises de position du président français, animal politique étrange dont les décisions parfois surprenantes tiennent à la volonté de donner à la France une indépendance de grande puissance.
De l’appel du 18 juin aux faux pas
Pas de retournement de veste brutal mais peut-être une forme de navigation à vue, préparée par de petites phrases sibyllines comme le fameux « Je vous ai compris… » en 58 à Alger. Lui qui n’était pas antisémite véhicula un préjugé qui l’était, quand il déclara en 67 à propos des juifs, au lendemain de la guerre des Six Jours « un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », ce qui lui valut d’être représenté applaudi par Pétain et Laval dans une caricature israélienne. On l’affubla même de la moustache hitlérienne pour motif d’abus de pouvoir. C’était oublier que sous l’occupation il fut la cible des journaux antisémites, comme sur cette affiche de Franchot de 1941 « Le général micro fourrier des Juifs », montrée également dans le livre.
Un mythe en formation
Les dessinateurs jouent sur les échelles, la silhouette de l’homme dominant des comparses lilliputiens devient une métaphore de son orgueil et de ses ambitions pour le pays.
« Comme celui de Cyrano de Bergerac, le nez du général, étiré par le dessin au fil des années, abrite toutes sortes d’activités et nourrit bien des fantasmes. Promontoire, canon, rocher, barrière douanière, bélier, profil du Concorde -fleuron de l’aéronautique spatiale-, il s’oppose et impose un pouvoir exubérant, quand il n’est pas la marque du snobisme le plus assumé. »
Hercule s’attaquant à l’hydre OAS, cheval de Troie ou Zeus chevauchant le taureau européen ; mais aussi Napoléon, Jeanne d’Arc à l’assaut du RPF, monarque, empereur germanique, il endossa nombre de figures historiques ou mythiques, qui annonçaient un avenir légendaire.
Quand il quitte le pouvoir en 69, les dessinateurs rendent compte du vide politique laissé par ce « suicide en plein bonheur » selon le mot de Mauriac, dont ils pâtissent peut-être les premiers, à l’image de Hrist Haitzinger et son emblématique « Caricaturiste triste » paru dans le Nebelspalter.
Publier aujourd’hui un recueil de caricatures, genre par nature critique, parle aussi de notre rapport aux mythes nationaux. Loin d’une représentation hagiographique, le grand homme ne se définit plus comme un héros entier mais comme un homme paradoxal avec ses zones d’ombre, ses failles, assurément ses erreurs d’appréciation, mais dont les craquelures n’ont pas désagrégé la statue ni la stature. Une formule de l’essayiste Bertrand Le Gendre résume le rapport de la société française à De Gaulle : « De Gaulle est immortel mais le gaullisme n’est plus. »
Florence Ouvrard
Alya Aglan & Julian Jackson, De Gaulle, le France et le monde : trente ans d’histoire par la caricature 1940-1970, Gallimard, 240 pages, octobre 2025, 32 euros
