Identité nomade, une vie avec Le Clézio

On retrouve dans ce livre la belle sincérité et la simplicité de J.M.G. Le Clézio, on croit entendre sa voix posée, presque hésitante, tant il tient à parler vrai, avec des mots vrais. Une fois entendue, elle reste dans l’oreille… À l’âge de dix-huit ans, j’ai lu son premier roman Le procès-verbal qui venait de paraître et qui lui valut le prix Renaudot, il avait vingt-trois ans, on sait qu’en 2008 il fut le lauréat du prix Nobel… ces honneurs n’ont en rien troublé son flegme parfaitement britannique !

Une identité composite

Le titre à lui seul nous donne l’essentiel du livre. Français par sa mère, britannique par son père, il est issu d’ancêtres mauriciens venus à la fin du XVIIIe siècle de la Bretagne du côté de son père, d’où son patronyme.

Il n’est pas besoin de vivre à l’Ile Maurice, où se côtoient africains, indiens et européens pour s’interroger sur ses origines, les français eux aussi résultent d’un brassage de populations diverses :  pour lui il n’y a pas d’identité qui ne soit composite. Pour sa part, il déclare :

Ne renoncer à aucune part de mon identité, c’est le leitmotiv de la culture mauricienne, à laquelle, par mes parents, j’appartiens.

Né à Nice en 1940, souffrant des bombardements, souffrant de la faim, il apprend que la guerre, c’est cela : « un crime contre les vieux et contre les enfants ». Il en tire une leçon qui irrigue son œuvre :

« J’ai eu la chance et la malchance de naître pendant la guerre, or les enfants nés dans une guerre sont particulièrement attentifs au malheur et à la difficulté de la vie. »

Le nomadisme dans le sang

À l’âge de huit ans il embarque avec sa mère pour rejoindre son père au Nigéria, où il est médecin. Il découvre la liberté de courir pieds nus dans la forêt, de manger à sa fin… « Nous avions vécu enfermés par la guerre. Nous connaissions la liberté et le bonheur de l’existence », écrit-il. Pour lui l’Afrique restera pour toujours le pays de la joie, quelles qu’en soient les vicissitudes. Ce n’est que le début de son nomadisme : lors de son service militaire on l’enverra en Thaïlande, puis au Mexique…

Son nomadisme imprègne jusqu’à son écriture. « J’écris pour voyager », dit-il, « je ne voyage pas pour écrire ce que j’écris ». C’est-à-dire que lorsqu’il situe l’action de son roman dans un pays, il n’y réside pas : par exemple, c’est à Paris qu’il a écrit sur l’Ile Maurice…

Que peut la littérature?

La fin de ce petit livre est consacrée à la littérature et l’écriture. Contrairement à ce qu’on a écrit sur lui, il estime avoir succédé au Nouveau Roman, et non s’en être inspiré. Il a besoin d’un engagement en littérature. Il ne sombre pas pour autant dans l’angélisme des bons sentiments, il sait bien qu’un roman n’a jamais arrêté la traite des esclaves ni les crimes de la colonisation, les injustices ni les dégradations de la nature. Il attend néanmoins de la littérature qu’elle donne « la parole aux grands élans de consolation en incarnant les rêves d’enfance, l’amour, l’espoir d’un monde meilleur, le goût de la beauté ». Elle peut résister aux événements et en délivrer la vérité : elle peut avoir cette fonction critique. En effet, on peut espérer que la littérature contribue à l’évolution des sensibilités, des mentalités… à condition qu’elle soit lue, et qu’elle travaille dans le temps long. Une preuve : Il a fallu un siècle de chambardement des esprits par les libertins et les philosophes des lumières pour que survienne la Révolution française.

Merci, J.M.G. Le Clézio ! Vous êtes pour moi le compagnon d’une vie entière : voilà ce que peut la littérature !  

Mathias Lair

J.M.G. Le Clézio, Identité nomade, Gallimard Folio, septembre 2026, 144 pages, 8,10 euros

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