Les Règles du Mikado, la leçon de vie d’Erri De Luca
Il y a chez Erri De Luca un art singulier de la rencontre. Ses personnages ne se rencontrent jamais tout à fait par hasard, mais ils ne semblent pas davantage l’avoir cherché. Quelque chose les conduit l’un vers l’autre, une nécessité discrète, presque souterraine. Dans Les Règles du Mikado, un homme âgé et une jeune femme venue de l’Est de l’Europe se trouvent ainsi réunis dans un paysage de montagne. Lui a derrière lui une longue vie, des engagements, des souvenirs, une connaissance presque physique du monde ; elle porte avec elle l’expérience de l’exil, la peur, mais aussi cette énergie particulière de ceux qui ont dû recommencer ailleurs. Ils parlent. Et c’est presque tout. Mais chez De Luca, parler n’est jamais une occupation anodine : c’est une manière de s’approcher de l’autre sans l’envahir. Il y a dans leurs échanges une pudeur qui vaut toutes les déclarations. Chacun demeure seul, et pourtant, pour un instant, cette solitude devient partageable.

Le titre du livre contient une merveilleuse leçon de vie. Au Mikado, il faut retirer une baguette sans faire bouger les autres. Tout est affaire de précision, de patience et de retenue. Nous vivons de la même manière, parmi des souvenirs et des blessures que nous avons appris à ne plus toucher. Un geste trop brusque, une parole mal choisie, et l’équilibre se défait. De Luca connaît cette fragilité. Elle traverse toute son œuvre, depuis Montedidio jusqu’au Poids du papillon, depuis Histoire d’Irène jusqu’à Impossible. Chez lui, les hommes sont souvent confrontés à ce qui les dépasse : la montagne, la pauvreté, l’exil, la mort, le désir, le temps. Mais il ne cherche jamais à transformer ces épreuves en grandes leçons. Il préfère les laisser affleurer, comme une pierre sous la surface de l’eau. C’est peut-être ce qui donne à son écriture sa force si particulière : elle ne hausse pas la voix. Elle sait que certaines vérités perdent leur poids dès qu’on les explique trop.
La vieillesse occupe dans Les Règles du Mikado une place essentielle, mais De Luca la regarde sans pathos. Vieillir, chez lui, n’est pas seulement perdre : c’est avoir appris à reconnaître ce qui mérite encore d’être sauvé. Le vieil homme possède cette connaissance que la jeunesse ne peut pas encore avoir, celle des conséquences. Il sait que toute vie est faite de choix dont on ne mesure pas immédiatement le prix. La jeune femme, elle, appartient à un autre temps : celui du mouvement, de la fuite, de la possibilité encore ouverte de changer de destin. Entre eux, ce n’est donc pas simplement une différence d’âge qui s’installe, mais deux rapports au temps. Elle avance ; lui regarde ce qui demeure. Et pourtant ils se comprennent. C’est là toute la beauté du livre : la rencontre ne supprime pas la distance entre les êtres, elle lui donne un sens. On n’a pas besoin d’avoir vécu la même chose pour reconnaître chez l’autre une blessure, une peur ou un désir qui nous est familier.
De Luca parle de l’exil, bien sûr, mais aussi de cette forme plus universelle de déplacement qui accompagne toute existence : nous quittons des lieux, des êtres, des âges de nous-mêmes, et nous passons notre vie à tenter de ne pas trop déranger les baguettes déjà posées. La littérature, ici, n’est ni consolation ni morale. Elle est une présence. Elle nous apprend à regarder quelqu’un qui vient d’ailleurs sans immédiatement vouloir le définir, le juger ou le ramener à notre propre expérience. Dans un monde où tout semble devoir être expliqué, commenté, accéléré, De Luca choisit la lenteur et le silence. C’est peut-être pour cela que Les Règles du Mikado nous atteint si profondément. Il nous rappelle une chose très simple, et devenue presque étrangère : parfois, la plus belle forme de solidarité consiste simplement à rester auprès de quelqu’un, sans lui demander de devenir autre chose que celui ou celle qu’il est.
Loïc Di Stefano
Erri De Luca, Les Règles du Mikado, traduit de l’Italien par Danièle Valin, Gallimard, « folio », septembre 2026, 160 pages, 7,60 euros
