Kafka au pluriel : « Dix versions de Kafka » de Maïa Hruska

Il a fallu bien des épreuves pour que Franz Kafka devienne Kafka. Subir les tourments politiques, les affres de sa vie d’homme et la multitude de ses tourments. Avec Dix versions de Kafka, Maïa Hruska propose moins une monographie sur le grand écrivain tchèque qu’une enquête sur la réception de ses œuvres. Dix « passeurs » — traducteurs, écrivains, médiateurs — deviennent les véritables protagonistes d’un récit critique où l’œuvre circule, se transforme, se politise, s’existentialise. On sait que son ami et premier traducteur Max Brod a sauvé la vie des principaux écrits de cette figure essentielle de la littérature mondiale du XXe siècle, mais il n’est pas le seul, et chacun de ceux qui ont participé à faire de Kafka ce que nous en apprécions aujourd’hui.

érudition accessible

Maïa Hruska fait une proposition à la fois solide et lisible, une manière élégante d’entrer dans Kafka par ses lecteurs majeurs. Le ton est fluide, presque narratif — ce que soutien un appareil critique discret —, et l’architecture claire — chaque chapitre consacré à un « interprète » constituant une variation autonome. Si bien qu’on entre dans Dix versions de Kafka avec beaucoup de plaisir.

Ce plaisir est soutenu par une érudition accessible et stimulante qui ne renie rien à l’intelligence du propos. Il y a une vraie réussite méthodologique : Maïa Hruska articule histoire littéraire, traductologie et théorie de la réception sans jargonner pour former un ouvrage-pont, susceptible d’intéresser chercheurs et lecteurs cultivés ainsi que les curieux que la figure géniale et taciturne de Kafka intriguerait.

Kafka n’existe pas comme essence immuable, mais comme construction historique. Dans cette promenade dans les versions de Kafka, on croise Alexandre Vialatte, Jorge Luis Borges, Milena Jesenská, Primo Levi… Certains des passeurs sont traités avec plus d’ampleur que d’autres mais tous sont mis au centre de contextes idéologiques qui sont très finement analysés dans ce qu’ils permettent l’éclosion d’une œuvre toujours support d’une orientation politique — traduire, c’est interpréter, mais c’est également parfois orienter politiquement une œuvre…

Kafka au pluriel

Ce qui frappe c’est l’intelligence du geste central : Dix versions de Kafkadémontre que la postérité d’un écrivain est une construction collective. Kafka n’est pas seulement l’auteur pragois canonisé par le XXᵉ siècle ; il est aussi le Kafka de Vialatte, le Kafka de Borges, le Kafka existentiel de l’après-guerre, le Kafka métaphysique ou politique.

Dix versions de Kafka est un essai lumineux qui offre une contribution sérieuse à l’histoire des traductions. Et au-delà des considérations de « spécialistes », il faut lecteurs, un livre qui donne envie de relire. Le plaisir de lecture et de la découverte d’un Kafka pluriel conduisent à l’envie de relire La Métamorphose ou Le Procès à la lumière des médiations évoquées.

Un classique n’est jamais donné une fois pour toutes — il se réécrit à travers ceux qui le lisent. Et, en l’occurrence, en fonction de ceux qui sont pour Kafka les premiers passeurs, ses traducteurs. C’est tout l’intérêt du travail de Maïa Hruska qui, dans Dix versions de Kafka, fait un portrait du génie de Kafka par les différentes facettes de ses premiers lecteurs et montre combien il est divers et unique.

Loïc Di Stefano

Maïa Hruska, Dix versions de Kafka, Flammarion, « Champs essais », février 2026, 237 pages, 9,70 euros

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