Richard Malka, Après Dieu
Richard Malka n’écrit jamais depuis une bibliothèque abstraite. Chez lui, la pensée sort du tribunal, du deuil et du fracas contemporain. Avocat historique de Charlie Hebdo, défenseur acharné du droit au blasphème et de la liberté d’expression, il poursuit avec Après Dieu une œuvre intellectuelle commencée bien avant ce livre : comprendre ce qui arrive à des sociétés qui ont perdu la foi sans parvenir à remplacer le besoin de croire. Le dispositif narratif est simple et puissant : une nuit au Panthéon, face à Voltaire, comme si les Lumières revenaient demander des comptes au XXIe siècle. Derrière cette scénographie, Malka pose une question plus inquiétante qu’il n’y paraît : que devient une civilisation lorsque Dieu recule mais que le fanatisme demeure ?

La laïcité primordiale
Après Dieu frappe d’abord par sa tonalité. Ce n’est ni un manifeste laïque au sens scolaire du terme, ni une simple charge contre les religions. Richard Malka écrit dans une langue de combat, parfois nerveuse, parfois presque mélancolique, comme quelqu’un qui ne croit plus à la victoire définitive de la raison mais refuse néanmoins de déposer les armes. L’ombre des attentats de 2015 traverse chaque page. Non comme une plainte personnelle, mais comme la preuve que les sociétés occidentales ont sous-estimé la puissance du sacré lorsqu’il revient sous une forme identitaire et politique. Chez lui, la laïcité n’est jamais une neutralité tiède : elle devient une discipline de la coexistence, un effort permanent pour empêcher qu’une croyance impose son empire aux autres.
Ce qui rend Après Dieu troublant, c’est pourtant l’aveu de fragilité qui le traverse. Richard Malka ne célèbre pas naïvement la sortie de la religion. Il constate au contraire qu’un vide s’est ouvert. Le progrès matériel n’a pas supprimé le besoin de transcendance ; il l’a déplacé. Les individus modernes semblent incapables de vivre durablement sans récit supérieur, sans absolu, sans horizon métaphysique. Le livre devient alors moins une critique des croyances qu’une méditation sur l’inquiétude humaine. Voltaire lui-même apparaît moins comme un héros triomphant que comme un interlocuteur lucide, conscient que l’obscurantisme renaît sans cesse sous de nouveaux visages. C’est probablement là que le texte touche juste : dans cette idée que la raison ne gagne jamais définitivement.
la lâcheté du désarmement intellectuel
Richard Malka refuse les prudences lexicales et les précautions sociologiques devenues habituelles dans le débat public français. Il considère que le refus de nommer le fanatisme religieux a contribué à désarmer intellectuellement les démocraties occidentales. Cette radicalité lui vaut autant d’admirateurs que de critiques. Certains voient dans Après Dieu une défense salutaire de l’universalisme républicain ; d’autres lui reprochent une vision parfois globalisante du religieux. Mais cette tension fait précisément la singularité du texte : il ne cherche jamais le consensus. Il préfère l’inconfort de la controverse à la paix rhétorique des diagnostics convenus. Dans un paysage intellectuel souvent dominé par les prudences stratégiques, Malka assume une écriture de l’affrontement.
Au fond, Après Dieu parle moins de religion que d’héritage civilisationnel. Que reste-t-il des Lumières lorsque leurs principes ne sont plus portés par une foi collective dans le progrès ? Comment transmettre la liberté d’expression, le doute critique ou l’universalisme à des sociétés fragmentées par les identités, les communautés et les algorithmes émotionnels ? Le livre ne donne pas vraiment de solution. Il avance plutôt une hypothèse morale : la liberté pourrait devenir la dernière transcendance commune. C’est à la fois peu et immense. Peu, parce qu’une civilisation ne se nourrit pas seulement de principes juridiques ; immense, parce que défendre la liberté implique désormais d’accepter l’inconfort permanent du pluralisme, de la satire et du désaccord. Chez Richard Malka, cette conviction prend la forme d’un pari presque tragique : si Dieu revient sous les traits du fanatisme, alors il faudra peut-être apprendre à sacraliser non pas une vérité, mais la possibilité même de les contester toutes.
Loïc Di Stefano
Richard Malka, Après Dieu, Points, novembre 2025, 216 pages, 7,90 euros
