Julien Gracq : le rivage du style

Un ouvrage qui manquait

Il manquait, sur un des écrivains les plus secrets et les plus fascinants de notre littérature, un ouvrage biobibliographique d’ampleur, qui non seulement aurait récapitulé l’activité strictement littéraire de celui qui se nommait au civil, et professionnellement parlant, Louis Poirier, mais aurait également permis d’éclairer les zones d’ombre, constitutives du clair-obscur où certains littérateurs se tiennent volontiers, le plus souvent par réserve ou par pudeur, les données strictement biographiques leur paraissant trop éloignées de la littérature.

Sébastien Baudoin vient de combler cette lacune en publiant un épais volume de près de 600 pages dans lequel les curieux trouveront à satisfaire une part de leur attente (thème éminemment gracquien) et de leurs interrogations.

En dépit du vif plaisir éprouvé à la lecture, commençons par ce qui fâche : déplorons que les éditeurs, d’une manière générale, aient renoncé à utiliser les services de correcteurs typographiques. Une relecture attentive, professionnelle (l’auteur du texte manquant parfois de la disponibilité nécessaire pour effectuer cette tâche sur un texte qu’il connaît trop bien) aurait permis d’éliminer un certain nombre de coquilles, toujours fâcheuses, et particulièrement en ce qui concerne un auteur impeccable tel que l’était Julien Gracq. À ce propos l’édition Corti d’Un Balcon en forêt n’est pas exempte de reproches.

Une mine de renseignements

Cette réserve effectuée, on prend plaisir à lire un ouvrage bien documenté, qui s’efforce de répondre aux attentes du lecteur : il ne s’agit pas d’une simple biographie, mais d’un ouvrage dans lequel la vie et l’œuvre, l’amitié et l’amour se trouvent imbriqués.

On y découvre le jeune Louis Poirier dont la formation se déroule au lycée Clémenceau de Nantes. Il est interne et souffre de l’ennui, mais sera un excellent élève : il étudiera ensuite en classe préparatoire au lycée Henri IV avant de réussir le concours de l’ENS, où il se spécialisera en géographie, allant jusqu’à commencer une thèse dans cette discipline. Il est ensuite reçu brillamment à l’agrégation et entame une carrière de professeur à laquelle il mettra un terme en 1970, l’âge de la retraite étant venu.

La grande affaire de son existence va être la littérature. Presque par hasard, il va se mettre à écrire un roman qui paraîtra en 1938 : Au Château d’Argol. Il avait séjourné quelque temps en Bretagne, au début de sa carrière, ayant d’abord, après Nantes, été nommé à Quimper, et, au cours d’une excursion avec des amis avait remarqué le nom d’Argol, qui se trouve être celui d’une localité sise dans la presqu’île de Crozon.

Refusé par Gallimard, l’ouvrage sera publié à compte d’auteur par le jeune éditeur Corti auquel il restera fidèle, en dépit des remords et des sollicitations ultérieures de la maison Gallimard qui aura réalisé son erreur.

On découvre à quel point l’amitié d’André Breton a été déterminante pour Julien Gracq, amitié née au temps de la parution d’Au Château d’Argol et renforcée de publication en publication. Les deux hommes sont amis, au sens fort du terme, en dépit de tempéraments différents, voire opposés : la réserve gracquienne contraste avec le flamboiement du pape du Surréalisme.

A compté pour lui, énormément, l’amitié d’Ernst Jünger en qui il voit son alter ego depuis la lecture qu’il avait faite, en 1943, de Sur les falaises de marbre, acheté au buffet de la gare, alors qu’il attendait une correspondance.

On découvre un Julien Gracq amateur de Wagner, de ses opéras, de son génie créateur, porté par les représentations de Lohengrin et de Parsifal. Il n’est pas loin, en raison de son accointance avec ces mythes médiévaux, d’incarner un personnage de parfait « chevalier du Graal ».

Une plongée mesurée dans l’intime

Par ailleurs, on découvre que son emploi du temps annuel est marqué, principalement en septembre, avant la rentrée des classes, par des excursions qui le conduisent (en 2CV puis en 4L) dans de nombreuses régions françaises, parmi lesquelles se distinguent les terres de Bretagne, la forêt de Paimpont (reste de la forêt de Brocéliande), les hautes terres du Massif central, de l’Aubrac, de l’Ariège est des châteaux cathares, sans oublier celle des Ardennes.

En réalité, Julien Gracq n’est pas un touriste banal : ses voyages ont à voir avec la création littéraire, avec l’amitié, ou avec l’amour.

Le livre de Sébastien Baudoin, permet par ailleurs d’appréhender une part de la vie intime de Gracq, ce qui lui aurait sans doute déplu : on s’émeut ainsi de sa liaison avec l’écrivaine et sociologue Nora Mitrani, morte prématurément en 1961, qui fut le grand amour, secret, de Gracq, et, pour lui, une perte irréparable : « la perte, pour Gracq, est immense. Elle était tout l’inverse de lui : pétillante et vive, facétieuse et risque-tout […] Avec elle, Gracq perd l’étincelle de la vie et le soleil qui l’a illuminé pendant le court instant de leur relation » (p. 398). Le personnage de Mona, dans Un Balcon en forêt, lui doit beaucoup.

Organisé de manière chronologique, le livre de Sébastien Baudoin permet de comprendre à quel point, tout en restant sur son quant à soi, Julien Gracq a participé à la vie littéraire des années trente jusqu’à sa mort, survenue en 2007, au point de devenir un mythe vivant, ce dont il se gaussait, disant de lui qu’il se situait désormais, en tant que curiosité dans un paysage littéraire devenu étranger, quelque part entre « le pain Poilâne et le jambon fumé chez l’habitant ».

Didier Gambert

Sébastien Baudoin, Julien Gracq : Le rivage du style, éditions Le Mot et le Reste, septembre 2026, 583 pages, 32 euros

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