Le prieur de Bethléem, l’urgence de Yasmina Khadra

De père sunnite et de mère chrétienne, des parents qu’il n’a guère connus, Wahid est élevé par un oncle dans le village cisjordanien de Bassam, envahi peu à peu par les colons juifs israéliens avec l’aide de l’armée. Il finit par vouloir sortir de l’horreur qu’il a toujours endurée, plutôt que d’être pour ou contre, il choisit d’être ailleurs : il rejoint la religion de sa mère défunte, il devient le prieur de Bethleem… L’esprit de vengeance ne l’a pourtant pas quitté, il finira par traquer le soldat israélien meurtrier de la femme qu’il n’a pas pu aimer…

Le texte clé est doublement enchâssé : tout d’abord par deux textes à caractère religieux rappelant la genèse du monde. Le second se termine par un précepte annonçant un avenir radieux, où l’homme comprendra enfin « que rien en ce monde ne lui appartient, ni son âme qu’il sacrifie souvent à tort, ni la terre qui le fera poussière ». Le premier évoque la création de la terre philistine, aimée de dieu

Déjà, dans Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat, Les Sirènes de Bagdad, l’extrémisme religieux était le fil conducteur pour expliquer les conflits du Moyen-Orient. Ainsi ce qui devrait unir rabbin, prêtre et mufti dans l’adoration d’un même dieu sous diverses apparences les fait s’entretuer…  

Dans ce premier encadrement, un second où il est question d’un prince jordanien, j’avoue ne pas en avoir compris l’intention…

Une Nakba sans fin

C’est, me semble-t-il, que ce roman a été écrit dans l’urgence suite au massacre des gazaouis. Dans la fièvre, mais aussi le désespoir, et la stupéfaction de voir l’indifférence du monde devant ce que la commission d’enquête de l’ONU, Amnesty International et plusieurs pays ont qualifié de génocide. Une fièvre qui pourrait bien être de nature religieuse chez Khadra lui-même, et dans laquelle il puise la puissance poétique qui anime son roman.

Au milieu de ce double encadrement, une manière de polar où un auteur rapte son éditeur pour lui lire de force le manuscrit qu’il a refusé. Alors nous est décrit l’enfance de Wahid dans un village cisjordanien détruit petit à petit par les colons israéliens. C’est à travers ses yeux que l’on parcourt l’histoire de sa famille depuis la Nakba, qui condamna en 1948 à l’exode forcé environ 700 000 arabes palestiniens. On voit comment la Nakba continue jusqu’aujourd’hui, sur un mode perlé en Cisjordanie : dépossessions, meurtres et destructions s’y perpétuent en toute impunité… Khadra réussit à nous faire vivre ce drame de façon sensible : telle est la force du roman, que jamais un récit historique n’égalera : nous y sommes !

Sans doute espère-t-il que nous n’en sortions pas indemnes…

Mathias Lair

Yasmina Khadra, Le prieur de Bethleem, Flammarion, mars 2026, 272 pages, 21 euros

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