Babylon Babies, le roman de l’homme augmenté
Avec Babylon Babies , publié en 1999, Maurice G. Dantec pousse jusqu’à l’hallucination les obsessions du cyberpunk : réseaux, manipulations génétiques, intelligences artificielles, biotechnologies, sectes, guerre, mercenaires et dissolution des frontières entre l’homme et la machine. Le roman suit Toorop, soldat de fortune engagé pour escorter une mystérieuse jeune femme, Marie, dans un monde de mafias, de laboratoires et de puissances clandestines. Mais derrière ce thriller futuriste se dessine une ambition autrement vertigineuse : raconter non pas la prochaine guerre, mais la prochaine mutation de l’espèce. Dès sa parution, Le Monde voyait dans le livre « l’avènement d’une nouvelle humanité » et soulignait cette conception d’une littérature appelée à fonctionner comme un « laboratoire anthropologique expérimental ».

Ce qui frappe aujourd’hui est moins la précision de ses prédictions que la justesse de son intuition : Dantec avait compris que la révolution technologique ne modifierait pas seulement nos outils, mais la définition même de l’humain. Dans Babylon Babies, l’intelligence n’est plus une propriété exclusivement humaine ; elle devient une matière susceptible d’être augmentée, recomposée, hybridée. Le cerveau, le corps, les gènes et les machines appartiennent à un même continuum. L’homme cesse ainsi d’être le terme final de l’évolution pour devenir une étape. Cette intuition prend une résonance particulière à l’heure où l’intelligence artificielle générative accomplit précisément ce que Dantec imaginait sous des formes plus extravagantes : elle s’installe dans les activités intellectuelles elles-mêmes. Écrire, traduire, programmer, analyser, synthétiser, raisonner : autant de fonctions qui constituaient naguère le privilège symbolique de l’homme et que la machine peut désormais reproduire, parfois à une vitesse et dans une quantité qui changent l’échelle du problème. La véritable crainte du déclassement n’est donc plus celle, ancienne, de l’ouvrier remplacé par la machine. C’est celle d’un homme auquel la machine retire progressivement ce qui fondait sa supériorité : non plus sa force, mais son intelligence.
C’est ici que Dantec se révèle particulièrement clairvoyant. Il ne décrit pas simplement une machine plus puissante que l’homme ; il pressent un monde dans lequel l’homme pourrait devenir l’auxiliaire de systèmes qu’il ne comprend plus entièrement. Le danger n’est pas seulement le remplacement de certaines professions, mais l’inversion du rapport entre celui qui conçoit la technique et celui qui finit par s’y conformer. L’IA contemporaine ne menace pas nécessairement l’homme parce qu’elle serait devenue consciente : elle le menace plus subtilement en rendant certaines facultés humaines économiquement moins rares. Or ce qui devient abondant perd mécaniquement de sa valeur. Si une machine peut produire en quelques secondes une dissertation, une image, une traduction ou un programme, la question cesse d’être « que peut faire l’homme ? » pour devenir « qu’est-ce qui mérite encore d’être fait par lui ? ». Babylon Babiesavait déjà déplacé le problème sur ce terrain anthropologique : l’avenir n’est pas celui où la machine imite l’homme, mais celui où la frontière entre les deux devient progressivement indécidable. À cet égard, Dantec rejoint aujourd’hui les interrogations du transhumanisme comme celles, plus inquiètes, de la philosophie de la technique : que reste-t-il de la dignité humaine lorsque nos performances cessent d’être uniques ?
Il serait pourtant trop simple de transformer Dantec en prophète infaillible. Son futur, situé autour de 2013-2014, porte les marques de l’imaginaire technologique des années 1990 : certaines anticipations ont vieilli, tandis que d’autres se sont révélées étonnamment justes. Il n’avait évidemment pas prévu ChatGPT, les smartphones omniprésents ou l’économie des plateformes sous leur forme actuelle ; il avait mieux perçu quelque chose de plus profond : la possibilité que la technologie cesse d’être extérieure à l’homme pour devenir son milieu. C’est pourquoi Babylon Babies mérite aujourd’hui d’être relu moins comme un roman de science-fiction que comme une fable sur la fin de l’anthropocentrisme. Dantec y imagine une humanité qui découvre avec stupeur qu’elle n’est peut-être pas le sommet de l’intelligence, mais seulement son premier laboratoire. Vingt-cinq ans après sa publication, la question qu’il nous adresse a changé de nature. Il ne s’agit plus de savoir si les machines finiront par penser. Il faut désormais nous demander ce que deviendra l’homme lorsque penser ne suffira plus à le distinguer des machines.
Loïc Di Stefano
Maurice G. Dantec, Babylon Babies, Gallimard, « folio », juin 2026, 720 pages, 11,20 euros
