Ceci est un canular, quand le faux fabrique le politique
Une enquête historique déroutante
Il est des livres dont le titre agit comme un avertissement. Ceci est un canular appartient à cette catégorie rare ; les ouvrages qui annoncent d’emblée leur sujet tout en révélant progressivement toute la portée. Car derrière l’apparente simplicité, raconter comme une mystification, se déploie une réflexion bien plus profonde sur les mécanismes du mensonge en politique.
L’historien et sociologue français Christophe Granger nous plonge ici dans une affaire aussi étrange que révélatrice : celle des « poldèves », un peuple imaginaire inventés dans l’entre-deux-guerres. Ce point de départ, presque anecdotique, devient sous sa plume une véritable enquête sur la fabrication du faux.
Les Poldèves, un faux plus vrai que nature

Dans les années 1920 et 1930, des militants d’extrême droite imaginent de toute pièces l’existence d’une minorité opprimée : les Poldèves. Le but n’est pas seulement de mystifier mais de tester la crédulité des élites politiques et intellectuelles tout en expérimentant de nouvelles formes de propagande.
Ce qui frappe dans cet ouvrage est la capacité de ce mensonge à circuler. Le récit, suffisamment crédible, est repris, commenté parfois même défendu. Le faux ne se contente pas d’exister : il s’insère dans le débat public. L’auteur nous montre ainsi que le mensonge fonctionne d’autant mieux qu’il répond à des attentes préexistantes.
Le mécanisme du mensonge
L’un des grands apports du livre réside dans la dissection minutieuse des mécanismes du faux. Rien n’est laissé au hasard. Le récit est construit avec soin. L’auteur nous démontre les relais médiatiques pour diffuser cette information. Il y a également tout l’apport idéologique qui se met en place. Au final, à travers cette analyse, l’auteur met en lumière une réalité troublante : le faux n’est pas une anomalie mais une possibilité constante du jeu politique.
Une écriture d’enquête
Le talent de Christophe Granger tient aussi à son écriture. Sans jamais sacrifier la rigueur scientifique, il adopte une narration fluide, presque romanesque. Le lecteur avance comme dans une enquête en découvrant peu à peu les ressorts de cette mystification.
Cette approche est d’autant plus efficace que l’auteur démontre. Il fait émerger progressivement la démonstration comme une enquête policière.
Un miroir pour notre présent
Mais il est cependant difficile de ne pas voir dans cette histoire du XXe siècle un écho à notre époque : celle des Fake news. Tous les ingrédients sont là : manipulation de l’information, crédulité collective.
A travers les Poldèves, l’auteur nous invite donc à réfléchir à notre propre rapport au vrai et au faux. Le livre devient alors un outil critique, presque un avertissement : le mensonge prospère là où on est prêt à y croire.
Au final, cet ouvrage est particulièrement stimulant. Le récit est dense. Ceci est un canular dépasse largement le cadre de l’anecdote historique. Il propose une véritable réflexion sur la puissance du récit et sur la fragilité du vrai dans l’espace public.
Il s’agit donc d’un livre à la fois accessible et exigeant qui s’impose comme une lecture indispensable pour comprendre non seulement le passé mais aussi les tensions de notre présent.
Franck Dupire
Christophe Granger, Ceci est un canular, les Poldèves, l’extrême droite et la politique du faux, La Découverte, mars 2026, 320 pages, 22 euros
