Terre et ciel, mythe malgache
Entre deux mondes
Romancier, essayiste et poète, auteur de pièces de théâtre, de contes musicaux et metteur en scène, Raharimanana s’est ici attaqué à une pièce maîtresse : reconstituer en français contemporain la grande épopée malgache d’Ibonia, pays où il est né et qu’il a quitté pour la France à l’âge de vingt-deux ans. Il poursuit ainsi, à sa manière, la suite de retranscriptions écrites depuis celle de Flacourt, en 1657, jusqu’à celle de François Noiret en 2008. Il nous livre un récit épique écrit dans une langue dense, poétique, et haute en couleurs.

La thématique parait simple, elle est en fait foisonnante : Ibonia, « celui qui a un regard clair et captivant », héritier du royaume du Milieu, est promis dès sa naissance à Iampelasoamanoro, « celle qui donne de la joie ». Lorsqu’elle est enlevée par Raivato, le roi des rois, il entreprend de la rechercher à travers divers mondes visibles et invisibles.
C’est un vieil esclave nommé Ranakombe qui nous raconte l’histoire : l’union d’Ibonia et de Iampelasoamanoro apportera l’équilibre entre les forces de la terre et celles du ciel… mais c’est un roi des ombres qui a rapté la belle… Pour la retrouver, Ibonia devra traverser des royaumes en guerre, la forêt des esprits, des mondes souterrains et des espaces célestes. Bien sûr, l’animisme règne : les arbres parlent, les animaux transmettent les messages, les morts et les dieux se mêlent aux vivants.
Plutôt qu’un voyage, ce parcours est pour Ibonia une quête initiatique. Il apprend que les récits sont fragiles, ils disparaissent si personne ne les porte. Alors que la parole est une puissance créatrice, c’est une arme, un lien entre les mondes. Il apprend à devenir un homme dans un monde en ruines… et nous avec lui ?
Œdipe toujours !
Ce mythe fait penser au mythe indien de Rama et Sita, dans lequel Sita est enlevée par le démon Ravana, roi de Lanka. Suite à une guerre épique, Rama tue Ravana et retrouve son épouse… On pourrait y voir le mythe psychanalytique d’Œdipe : le fils tue le père pour épouser sa mère… mais Rama ne retrouve pas tout à fait son épouse, il est jaloux : n’aurait-elle pas cédé trop facilement à Ravana ? Sita finit par s’enfuir seule dans la forêt… Ibonia, lui, réussit à retrouver sa fiancée par simple ruse, ils vivent ensuite dix ans de bonheur. Là encore, le mythe d’Œdipe trouve un heureux accomplissement, et sans que le père soit occis. Telle est, dans le mythe, la douceur malgache.
Mathias Lair
Raharimanana, Terre et ciel, Rivages, mai 2026, 512 pages, 23,80
