Fictions philosophiques du « Tchouang-tseu »
Fictions philosophiques du Tchouang-tseu de Romain Graziani est un essai qui restera parce qu’il déplace le regard porté jusqu’à présent sur l’objet supposé connu qu’est le Tchouang-tseu. Dans cet essai exigeant mais d’une grande limpidité, le sinologue Romain Graziani ne se contente pas de commenter un classique chinois : il nous apprend à lire autrement — et peut-être à penser autrement.
Le texte au centre de la réflexion est attribué à Zhuangzi (Tchouang-tseu), penseur taoïste du IVᵉ siècle avant notre ère. On connaît de lui l’anecdote célèbre du rêve du papillon : suis-je un homme qui a rêvé être papillon, ou un papillon rêvant qu’il est homme ? Romain Graziani montre que réduire Zhuangzi à cette image séduisante serait une erreur. Car derrière la poésie, il y a une puissante et profonde stratégie intellectuelle.

Des « fictions » qui ne sont pas des fables
Le mot clé du livre — « fictions » — pourrait tromper. Il ne s’agit pas de récits décoratifs ni d’ornements littéraires, d’histoires. Chez Zhuangzi, les paraboles, dialogues imaginaires et anecdotes paradoxales forment un dispositif critique. Ils mettent en crise nos certitudes : sur le vrai et le faux, l’utile et l’inutile, le normal et l’anormal. Romain Graziani affirme que la fiction n’est pas l’opposé de la vérité, mais une méthode pour la déplacer. Elle déstabilise les catégories figées. Le philosophe chinois ne démontre pas, il dérègle. Il ne construit pas un système, il ouvre des brèches.
Dans une époque saturée de discours d’autorité, cette méfiance envers le dogmatisme résonne avec une importance particulière.
Fictions, également, parce que ce Romain Graziani montre du Tchouang-tseu est qu’il est aussi une réflexion sur le langage. Nommer, classer, définir : ces gestes qui semblent aller de soi sont interrogés, parfois tournés en dérision. Les distinctions tranchées — bien/mal, grand/petit, noble/vulgaire — apparaissent comme des conventions fragiles. Graziani éclaire ainsi une dimension politique du texte. Derrière la critique des mots, il y a la critique des normes sociales. Ce que l’on tient pour « naturel » ou « évident » n’est souvent qu’un effet d’habitude.
Un essai exigeant mais accessible
Ce qui frappe dans cette lecture, c’est son actualité. Sans jamais forcer l’anachronisme, Graziani fait apparaître un penseur qui parle à nos débats contemporains : relativité des points de vue, pluralité des formes de vie, soupçon envers les discours totalisants. Le livre ne propose pas un Zhuangzi « moderne » au sens superficiel du terme. Il ne le transforme pas en précurseur occidental. Il le restitue dans son étrangeté — et c’est précisément cette distance qui devient féconde.
Il ne s’agit pas d’un manuel d’initiation car il suppose un lecteur prêt à suivre une analyse précise des textes, préalablement lus. Mais l’écriture de Graziani reste claire, pédagogique sans être simplificatrice. Les concepts sont définis, les enjeux explicités. On referme le livre avec l’impression d’avoir appris deux choses à la fois : quelque chose sur un grand texte de la Chine ancienne, et quelque chose sur notre manière occidentale de philosopher.
En redonnant toute sa force aux « fictions » de Zhuangzi, Romain Graziani rappelle que la philosophie n’est pas seulement affaire d’arguments — mais aussi de formes, de récits, de déplacements. Et que parfois, pour penser plus librement, il faut commencer par accepter d’être dérouté.
Loïc Di Stefano
Romain Graziani, Fictions philosophiques du « Tchouang-tseu », Gallimard, « tel », novembre 2025, 318 pages, 13,90 euros
