Racismes, L’histoire du racisme des croisades au XXe siècle
L’historien portugais Francisco Bethencourt propose avec Racismes une ambitieuse généalogie du phénomène raciste dans le monde occidental, qui s’étend des croisades jusqu’au XXᵉ siècle et revendique la mise en perspective longue des idées et des pratiques racistes. L’ouvrage est une somme érudite, riche en sources, attentive aux usages politiques du préjugé et soucieuse de montrer que le « racisme » n’est pas une essence intemporelle mais un instrument historique mobilisé par des projets politiques et économiques précis.

Un outil politique
Racismes montre que le racisme fonctionne comme un outil au service d’élites ou d’appareils politiques cherchant à légitimer des exclusions, des monopoles économiques ou des projets impériaux. Plusieurs interviews reprennent et développent ce point pour en tirer des leçons sur l’actualité du racisme contemporain.
Francisco Bethencourt trace une cartographie des configurations, des « bassins de sens » (militaro-religieux pendant la période des croisades, scientifico-philosophique au XIXᵉ siècle, étatico-administratif aux XIXᵉ-XXᵉ siècles) où naissent puis se recomposent des représentations raciales. Chaque bassin produit des techniques distinctes (langage religieux, taxinomie scientifique, bureaucratie coloniale) qui, mises en réseau, constituent des infrastructures du racisme.
Cette perspective novatrice permet deux avancées pratiques. D’abord, identifier quels « leviers » concrets (lois, manuels scolaires, dispositifs administratifs) structurent aujourd’hui encore des exclusions héritées. Ensuite, concevoir des interventions ciblées (réforme des curricula, audit administratif, politiques de réparation) qui ne se contentent pas de la condamnation morale mais s’attaquent aux mécanismes.
Ainsi, l’héritage historique ne condamne pas à la répétition, il éclaire au contraire les points précis où une politique démocratique peut s’insérer pour défaire des mécanismes institutionnalisés. Racismes est précieux précisément parce qu’il transforme l’émotion légitime en cartographie d’action.
Un livre de référence
Le travail de Francisco Bethencourt repose sur une vaste érudition et des sources qui rendent plausible la continuité (et les ruptures) des paradigmes raciaux.
En insistant sur les usages politiques du racisme, l’ouvrage évite le piège d’une essentialisation et ouvre des pistes pour penser la lutte contre le racisme comme une recomposition des rapports de pouvoir. Il faut lui reconnaître ce pragmatisme analytique.
L’ampleur et la rigueur documentaire de Racismes en font un livre de référence. Et cela pourrait s’instaurer pour une longue durée. Le travail sur la période médiéval, les croisades et les rencontres impériales, est très conséquent et passionnant. À cela s’ajoute d’autres qualités, comme la clarté et la précision de ses vues synthétiques.
Toutefois, la question peut se poser du biais initial qui ne considère que le racisme occidental, les grands Empires, alors que les comparaisons extra-occidentales sont sous-représentées, ce qui limite certaines généralisations à l’échelle globale.
Les lecteurs médiévistes, en particulier, apprécieront la place accordée aux épisodes anciens (croisades, rencontres impériales) qui éclairent la formation de représentations hiérarchiques, tandis que d’autres regretteront une moindre mise en tension avec des historiographies non occidentales ou des approches pluridisciplinaires plus contemporaines.
une bonne historicisation du racisme
Même si la prédominance d’une histoire politique et intellectuelle peut laisser en retrait les apports plus systématiques de l’anthropologie, de la sociologie quantitative ou des études postcoloniales contemporaines — domaines qu’on pourrait signaler comme nécessaires pour compléter le tableau —, Lire Racismes permet surtout de rompre avec l’idée que le racisme serait une anomalie moderne isolée : l’ouvrage replace les théories et les pratiques racistes dans des traditions de représentation et dans des configurations de pouvoir qui traversent les siècles. Cette historicisation est utile pour repenser la manière dont se fabriquent les hiérarchies, et pour dégager des stratégies politiques — l’idée que le racisme peut être déployé ou combattu selon des choix institutionnels et économiques.
Racismes de Francisco Bethencourt est un livre de première main en tant que synthèse rigoureuse et documentée pour comprendre comment des idées de supériorité ont été construites et instrumentées en Europe et dans ses empires. Il offre des outils conceptuels pour qui veut traduire compréhension historique en stratégies politiques : comprendre la genèse des instruments de la discrimination, c’est mieux cibler les leviers pour les déconstruire. .
Loïc Di Stefano
Francisco Bethencourt, Racismes, traduit de l’anglais par Elena Matías, arpa, octobre 2025, 702 pages, 27,90 pages
