Le général Beaufre, père de la stratégie française ?

Le général Hervé Pierre, docteur en sciences politiques, est peu connu en dehors de la sphère militaire.  Il est l’auteur d’un livre sur le Hezbollah (L’Harmattan, 2008) et a décidé ici de consacrer une biographie au général André Beaufre (1902-1975), un stratégiste réputé des années 1960 aujourd’hui tombé dans l’oubli. Il est pourtant l’auteur d’un livre, Introduction à la stratégie, très connu en dehors de la France, spécialement aux Etats-Unis et en Grande -Bretagne.

Un militaire et un intellectuel

Mais avant les années soixante, André Beaufre a été un soldat et un officier, diplômé de Saint-Cyr. Il fait ses premières armes au Maroc dans un régiment de tirailleur, se fait remarquer par son mauvais caractère. L’homme se sait très intelligent et ne supporte pas la médiocrité, un peu comme de Gaulle dont il suit les cours. Après l’école de guerre, Beaufre gravite dans les états-majors. Sa connaissance de l’Anglais (il fréquente Liddell Hart, qui fait figure de mentor) et ses dons intellectuels lui valent de faire partie de la mission franco-anglaise envoyée à Moscou par Londres et Paris pour négocier une alliance… Staline préférera s’entendre avec Hitler. Beaufre sert pendant la campagne de France et reste dans l’armée de Vichy, cela lui sera reproché ensuite. Il suit Giraud et surtout de Lattre. Ce dernier se servira beaucoup de lui, Beaufre aura son premier accident cardiaque en 1951 en Indochine.

Suez, la mise à l’écart et l’œuvre

Beaufre est choisi pour commander les forces terrestres lors de l’expédition de Suez. La réussite tactique de l’opération n’empêche pas l’échec politique, commandé par Washington qui blesse et marque Beaufre. L’homme réfléchit depuis les années trente sur la stratégie, particulièrement à l’époque nucléaire, tout en fréquentant les cénacles de l’OTAN. Mis à l’écart au début des années soixante par le pouvoir gaulliste (il condamne le putsch et l’OAS mais comprend intimement les déchirements des officiers), Beaufre est mis à la retraite et aussi mis à la tête d’un institut de recherche. Au moment où la dissuasion française se construit, Beaufre réfléchit au conflit est-ouest, à la guerre froide. Il met au point le concept de « paix-guerre » tout en mettant en avant la force de la guerre révolutionnaire (ou contre-révolutionnaire). Beaufre n’hésite pas à débattre du concept de guerre totale, autrefois mis en avant par le sulfureux Ludendorff. Invité dans les médias, écrivant au Figaro, commentant la guerre de six jours et celle du Kippour, Beaufre gagne en réputation mais meurt encore jeune en 1975, trop tôt. Son œuvre mérite, comme le souligne Pierre Hassner ou Michel Goya dans la préface de cet ouvrage, d’être relue.

Sylvain Bonnet

Général Hervé Pierre, Le général Beaufre, préface de Michel Goya, Perrin, juin 2025, 400 pages, 27 euros

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