Reines carolingiennes : gouverner sans régner, une autre forme de pouvoir

Le paradoxe est là : les femmes carolingiennes ne gouvernent presque jamais en leur nom propre mais elles participent pleinement au gouvernement.

Prenons Berthe au Grand Pied, épouse de Pépin le Bref. Figure fondatrice, elle incarne la transition entre les dynasties et elle contribue à asseoir la légitimité des Carolingiens. Son rôle dépasse largement celui d’une simple reine consort. Elle est un relais politique. Nous pouvons même dire un point d’équilibre.

Plus tard, Judith de Bavière, seconde épouse de Louis le Pieux, apparait comme une figure bien plus controversée. Accusée d’ambition et soupçonnée d’intrigues, elle cristallise les tensions d’une cour en crise. Mais derrière les accusations, qui sont d’ailleurs souvent issues de sources hostiles, se dessine une femme engagée dans la défense des intérêts de son fils.

Un grand spécialiste français du Haut Moyen Age

L’auteur de cet ouvrage remarquable est Laurent Theis. C’est l’un des grands spécialistes du haut Moyen Age. Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, il s’est imposé comme une référence dans l’étude du monde carolingien. Ses travaux sur Charlemagne et sur les structures politiques de son temps ont profondément renouvelé l’historiographie française. Auteur de nombreuses synthèses, il est reconnu pour sa capacité à conjuguer exigence scientifique et clarté d’exposition.

Le pouvoir au féminin : mythe ou réalité ?

L’un des grands mérites de l’ouvrage est de déconstruire une idée reçue : celle d’un pouvoir carolingien strictement masculin. Certes, les femmes ne règnent pas seules, ou rarement, mais elles agissent, conseillent et intriguent. Ainsi, à la cour de Charlemagne, les reines et les impératrices jouent un rôle diplomatique, culturel et parfois même politique. Elles assurent la continuité dynastique. Elles négocient des alliances et influencent les décisions.

Laurent Theis démontre ainsi avec finesse que leur pouvoir est moins institutionnel que relationnel : il passe par la famille, par la proximité avec le souverain et par la maitrise des codes de la cour.

Entre histoire et silence des sources

Mais écrire l’histoire de ces femmes relève du défi. En effet, les sources sont rares et souvent biaisées. De plus, elles sont presque toujours écrites par des hommes. L’auteur navigue donc ainsi avec prudence entre les silences des documents. Ce qui est fort louable est qu’il refuse de combler artificiellement ces lacunes. Il propose au contraire une lecture critique, attentive aux non-dits et aux reconstructions postérieures.

Ce travail donne au livre une dimension presque archéologique. Il s’agit de faire parler des traces sans les trahir.

Au final, il s’agit d’un livre particulièrement réussi. Le lecteur, amateur ou spécialiste, y trouvera une introduction solide et une réflexion stimulante sur la place des femmes dans le Haut Moyen Age.

Franck Dupire

Laurent Theis, Reines carolingiennes : Berthe, Hildegarde, Judith et les autres (751-987), Perrin, 197 pages, mars 2026, 19,90 euros

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