« Un gentleman à Moscou » d’Amor Towles, lu par Thibault de Montalembert

Condamné parce qu’il est né bourgeois et qu’il est l’auteur d’un poème contre-révolutionnaire, le comte Alexandre Illitch Rostov est astreint à résidence dans l’hôtel où il séjourne déjà depuis quatre ans. Ainsi un gentleman à Moscou est-il l’étonnant récit du voyage immobile d’un aristocrate éclairé au pays des Soviets !

Un aristocrate oisif en pleine Révolution bolchevique

Si elle lui permet d’occuper son oisiveté par la lecture des Essais de Montaigne, livre cher à son père, la condamnation, pour étrange qu’elle soit, n’en est pas moins terrible. L’aristocrate était en effet volontiers dilettante et curieux des plaisirs qui s’offraient au hasard de ses promenades. Qu’y at-t-il de pire que de voir tous les loisirs à portée de main (et de bourse) mais parfaitement inaccessibles ? Bien qu’il doive quitter sa suite luxueuse, et habiter sous les combles avec le personnel de l’hôtel, Alexandre Rostov échappe à l’enfer russe promis (privations, goulag, reconditionnement intellectuel, etc.) et, même, atteint à une certaine sérénité. De côtoyer les « petites gens » qui s’agitaient invisibles autour de lui, il gagne en humanité. Le voilà un homme meilleur, bien que toujours aussi volubile et spirituel.

Le somptueux hôtel Metropol

un gentleman à Moscou est aussi le portrait d’un établissement hors du commun, l’hôtel Metropol, où tout le faste passé sert, dans sa mutation — la fermeture de l’espace fleuriste, les roueries du cuisinier pour garder le prestige de sa carte tout en subissant les restrictions les plus strictes… — à montrer les dégradations du temps : l’hôtel ressent les stigmates des exactions du régime bolchévique. Si au-dehors règne la peur, les exécutions sommaires, la guerre, la famine, les murs du palace atténuent les chocs mais la vérité transpire tout de même.

C’est ainsi que se dessine une manière de contre-histoire de la Révolution russe, comme vue de la fenêtre d’Alexandre, qui oppose aussi bien son corps confiné que son immense culture et son amour indéfectible de la Russie éternelle. Comme s’il était en son pouvoir, de son exil intérieur forcé, d’opposer plus belle et la plus altière résistance au déferlement des soviets.

Admirable lecteur

Thibault de Montalembert, acteur et lecteur émérite, pose sa voix chaude sur ce texte si bellement écrit et parvient à l’incarner. On ne s’ennuie pas une minute pendant les 16h58 que dure cette lecture, et l’on ressent bien l’esprit facétieux et aristocratique d’Alexandre Rostov. La voix transporte dans le texte et fait passer ne indéniable émotion. Cette lecture d’un gentleman a Moscou par Thibault de Montalembert est un pure régal pour l’esprit !

Loïc Di Stefano

Amor Towles, Un gentleman à Moscou, lu par Thibault de Montalembert, traduit de l’anglais (USA) par Nathalie Cunnington, Audiolib, janvier 2019, 2 CD, durée 16h58

Le roman a paru en traduction française chez Fayard en août 2018

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