Je suis un écrivain !
Vie et mort d’Ahmed Zitouni
Un écrivain décède, qu’en reste-t-t-il ? Ahmed Zitouni a publié de son vivant huit romans, un essai et une longue nouvelle. Plus quatre inédits écrits durant sa longue lutte contre le cancer qui l’a emporté le 5 juin 2024, à Aix-en-Provence. « Écrire est un luxe et la pire des douleurs, a-t-il dit. J’y trouve mon pied et je le revendiquerai jusqu’à mon dernier souffle ».
Aujourd’hui, aucun de ses livres n’est encore exploité : ce n’est pas seulement l’homme qui a disparu, l’écrivain aussi. C’est de son fait : il a erré d’éditeur en éditeur, de Robert Laffont à La Différence, en passant par Belfond, Manya et confrères… En dix livres en tout, dont un essai et une longue nouvelle, il en a « grillé » plus d’un… La raison ? Il avait le sentiment d’être instrumentalisé, on lui demandait, gentiment dit-il, de jouer l’arabe de service…Donc il « divorçait », après avoir récupéré ses droits sur son œuvre.

C’est que l’homme avait la colère dans le sang. Pour lui ses romans sont « la preuve vivante d’une insurrection en mots, l’esquisse d’une autre monde » … Né en 1949 à Saïda, il dit avoir grandi dans une « triple barbarie, familiale, sociale et coloniale ». Devenu professeur de mathématiques, il débarque à Marseille à l’âge de vingt-quatre ans, en 1973, sur un coup de tête : le voilà contraint, déjà, à jouer le rôle de l’arabe de service condamné aux petits boulots. Plus tard, il finira par enseigner à l’université d’Aix-en-Provence. En attendant il écrit. Il y voit le seul moyen d’« échapper aux déterminismes auxquels me condamnait et la naissance et l’histoire ». En 1983, il publie son premier roman chez Robert Laffont : « Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains ». Le livre est salué par Jérôme Garcin qui le soutiendra toujours. Il écrit dans Les nouvelles littéraires : « il vitupère allégrement, assène de terribles coups d’étrivières, et, c’est l’essentiel, nous révèle un écrivain ».
Aimez-vous Brahim ? est publié chez Belfond en 1986 : « Parce que le narrateur – qui est maghrébin – s’est fait traiter de « taré de bicot », il a juré d’avoir la peau du chef. Et le chef, c’est Brahim, maghrébin comme lui… » Et l’année suivante : « Attilah Fakir » sous-titré les trois derniers jours d’un « apostrophé », qui en fait apostrophe une émission bien connue. Malgré le prix de saison attribué par L’Événement du jeudi, le livre choque quelque peu le milieu (littéraire). Il devra attendre l’année 1993 pour trouver un éditeur, Manya, pour publier La veuve et le pendu. Suivent six titres jusqu’au dernier, Au début était le mort, en 2008… Depuis cette date jusqu’en 2024, luttant contre son cancer, il tient à force d’écrire…
La survie d’un écrivain ?
Son épouse, ses amis refusent de voir disparaitre l’écrivain. Françoise Zitouni a créé l’association Ahmed Zitouni (AssoaZ), et mis en place le site ahmedzitouni.fr. Avec Ghislain Ripault, elle a réalisé une manière d’« Ahmed Zitouni par lui-même » qu’ils ont titré Je suis un écrivain !, rappelant ainsi le rôle vital qu’a eu l’écriture pour l’auteur. Leur rêve : qu’à lire ce livre un éditeur ait envie de souffler sur les braises !
Ghislain Ripault fut le premier, dès 1979, à publier dans sa revue Barbare des fragments du « Journal d’un bicot désabusé » de Zitouni. Par la suite il l’aida à faire éditer deux de ses romans, chez Souffles et chez Parc. Mohammed Dib a qualifié son travail de « chef d’œuvre d’humour noir, macabre même, et paradoxalement jubilatoire, réjouissant en même temps ». En effet, à l’horizon de la colère, on voit poindre une libération…
La première partie du livre nous offre sept fragments de deux œuvres inédites : « La lettre à Ada » (sa fille) et « Houria » (qui fut salué par Yasmina Khadra). La seconde partie réunit des lettres, des entretiens, les synopsis des livres publiés assortis d’extraits de presse qui nous permettent de bien identifier l’ouvre publiée, et la présentation des inédits. L’ensemble nous permet de découvrir ou redécouvrir l’œuvre, il forme aussi un portrait de l’homme.
Quel éditeur sera assez fou pour donner à cette œuvre une seconde vie ? Voire une première pour les inédits ? On sait qu’il en existe…
Mathias Lair
Ahmed Zitouni, Je suis un écrivain !, éditions AssoaZ, mars 2026, 230 pages, 20 euros
(vente directe sur le site ahmedzitouni.fr – frais de port inclus)
