On s’en est pas trop mal sorti, petit – les Mémoires d’Anthony Hopkins

« L’acteur ne peut jouer que certains rôles ; il déforme les autres selon sa personnalité. Le comédien, lui, peut jouer tous les rôles. L’acteur habite un personnage, le comédien est habité par lui. » Sic dixit Louis Jouvet, et cette distinction a été, plusieurs fois, reprise par Alain Delon.

Elle est fréquemment invoquée pour opposer « acteurs » français et « comédiens » anglo-saxons. Trop, sans doute. Mais il est vrai que Gabin faisait surtout du Gabin, Trintignant du Trintignant, Piccoli du Piccoli et Delon du Delon – ne parlons pas de Jouvet… –, et qu’il est bien difficile de trouver en France l’équivalent d’un Anthony Hopkins, capable, lui, d’incarner de façon convaincante aussi bien un juriste américain dans Amistad de Spielberg qu’un motard néo-zélandais dans Burt Monro, aussi bien le docteur Frederick Treves d’Elephant Man que le méchant Hannibal Lecter (dans trois films). Ou que Zorro en pré-retraite !

Et donc, on s’empresse d’ouvrir son autobiographie – même si elle est affublée du titre un peu nunuche On s’en est pas trop mal sorti, petit – avec l’espoir de découvrir quel est le secret d’une telle polyvalence. Mais, las ! les cinéphiles en seront pour leurs frais, puisque le comédien y parle bien peu de son travail de… comédien (le cahier central du livre se compose d’ailleurs de photographies bien plus familiales que professionnelles). La première frustration est inévitable : sa filmographie étant gigantesque, Hopkins ne prend pas la peine de mentionner certains titres auxquels tel ou tel lecteur pourrait être attaché. Mais il y a plus grave : il semble prendre un malin plaisir à contourner certains passages obligés. Elephant Man ? On lui a proposé le rôle au moment où, à la suite de son caractère insoumis, il était en passe de ne plus trouver de travail. Et il était particulièrement secoué pendant le tournage puisque cette période coïncidait avec la mort de son père. Et puis c’est à peu près tout. C’est tout juste si le nom de David Lynch est mentionné. Equus, la pièce ? Il n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles quand le metteur en scène John Dexter vient lui proposer le rôle du psychiatre. Ne s’est-il pas fâché par le passé avec ce tyran spécialiste de l’humiliation de comédiens au point de claquer définitivement la porte au milieu des répétitions pour une autre pièce ? Mais sur la pièce Equus elle-même, sur son rôle de psychiatre, rien.

En fait, le seul thème constamment traité, et en profondeur, par Anthony Hopkins dans ces mémoires, c’est son alcoolisme, longtemps nié comme il se doit (puisque, à l’en croire, c’est chose commune chez les Gallois comme Richard Burton ou comme lui), mais finalement reconnu et surmonté. Élément qui pourrait laisser de marbre les lecteurs qui, répétons-le, attendraient une réflexion sur l’art dramatique, mais qui, au moins indirectement, pourrait bien être aussi le secret de son talent. Lors d’une réunion d’Alcooliques Anonymes (car il est passé par là, entre autres), Hopkins a la surprise de se reconnaître en entendant un camionneur qui dit son mal-être. Cet homme qu’il ne connaît pas et en apparence si différent de lui vit la même chose que lui. L’alcool aura donc eu la vertu de révéler une certaine communauté des hommes, et c’est peut-être cette parenté qui a permis à Hopkins d’interpréter aussi bien des rôles aussi différents que ceux que nous mentionnions plus haut. Le titre de l’ouvrage, n’est au fond pas si mauvais : l’alcool mène à tout, y compris au succès, à condition d’en sortir.

FAL

Anthony Hopkins, On s’en est pas trop mal sorti, petit – Mémoires, traduit de l’anglais par Paul Matthieu, Flammarion, février 2026. 416 pages, 24,50 euros

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