L’Illusionniste d’Édouard Jousselin, emprise perverse et passion de la scène

Né en 1989, Édouard Jousselin a publié deux premiers romans chez Rivages : Les Cormorans (2020) et La Géométrie des possibles (2024). Avec L’illusionniste, son troisième roman, il revient habilement tirer les ficelles des liens abstraits, mais inévitables, que nouent les êtres entre eux. 

Un roman en trois actes

L’illusionniste est un objet littéraire insolite. Découpé de façon totalement inattendue, le roman s’écrit en trois actes bien distincts. Au départ, c’est une rencontre qui ne fait pas de bruit, une rencontre insignifiante. On comprend malgré tout, sans trop savoir pourquoi, que sous nos yeux, quelque chose de grave est en train de se jouer, sans qu’on n’y puisse rien. Mais qu’est-ce qu’on a loupé ? Absolument rien. Et c’est ce qui fait la force du récit d’Édouard Jousselin. La perversité avance à pas feutrés. Elle parle doucement, avec éloquence et simplicité et elle joue les victimes, pour mieux prendre racine dans les failles de l’autre. 

La rencontre : un lever de rideau progressif

Étienne Pois est comédien, à un niveau modeste. Trop modeste pour ses grandes ambitions. Embarqué pour le tournage d’une énième publicité pour un fromage fade et douteux, il atterrit dans un hôtel de bord de mer où il s’octroie quelques jours de vacances en solitaire. Il a prévu d’y écrire une pièce de théâtre. Ne trouvant pas l’inspiration, il sait déjà qu’il va écrire une pièce qui mettra en scène la réceptionniste de l’hôtel. L’endroit est parfait. Les situations cocasses ne manquent pas dans un endroit pareil. Et la réceptionniste est tellement disponible. Dans un moment de faiblesse, envahi par le doute et l’angoisse, il fait la rencontre de Charlotte, à qui il va se confier et à qui il va révéler ses intentions d’écrire une pièce dont elle sera le personnage central. Les dés sont jetés.

Il n’a pas fait exprès, enfin je ne peux pas savoir, maintenant j’ai des doutes, bien évidemment… Ça m’a touchée, c’est sûr. La vulnérabilité, c’est touchant. Enfin, chez moi, ça suscite quelque chose. 

Charlotte est une jeune fille douce, à l’écoute. Elle vit avec Christian, un gamin attardé qu’elle a élu pour jouer à la vie des adultes. Empêtrée dans cette histoire d’amour qui n’en est pas vraiment une, elle reçoit une invitation pour aller au théâtre. Elle aura chaque soir une place rien que pour elle, qui l’attendra. Comment résister à l’envie d’exister, même si ce n’est que sur une scène ?

Christian lui parlait sans la regarder. Il procédait ainsi la majorité du temps. Devant sa console, devant la télévision, et sinon, devant son téléphone. Parfois, elle avait le sentiment que c’était elle la substance virtuelle, et l’écran, le monde réel et tangible, elle qui vivait projetée dans l’espace impalpable des ondes, comme flottant dans l’air, et à qui on pouvait s’adresser comme on se parle à soi-même. 

Le spectacle : qui joue quoi ?

Et puis soudain, tout s’accélère : le succès, la folie, le mépris… Et dans un dernier acte qui monte en puissance, Édouard Jousselin lui-même rejoint son propre récit. Mais que fait-il donc là ? Que vient-il faire au milieu de sa propre pièce, de son propre roman ? On ne sait plus… ”Sommes-nous, pauvres lecteurs, les spectateurs impuissants d’un drame qu’on a laissé s’écrire ? Une chose est sûre, la confusion s’installe. Et elle nous tient, subtilement tendus. 

Le grand Étienne Pois, gonflé par le succès, a besoin qu’on l’aide à écrire son autobiographie. Qui de mieux qualifié que celui qui l’a créé ?

Édouard construit son personnage comme Stanislavski. De ces échanges passionnants sur le théâtre où la condition humaine se mélange avec celle du comédien, on se délecte. 

Sale connard prétentieux, fou à lier, génie monstrueux ou les trois, Étienne Pois déborde sur la feuille. L’illusion est parfaite. On en oublierait presque qu’un danger rôde.

Le comédien joue avec les émotions. Joue au sens noble, ce n’est pas un pervers. Il joue comme jouent les enfants. Comme jouent aussi les bébés animaux. Il peut pleurer sans être triste, rire sans être heureux, crier à pleins poumons en étant très calme à l’intérieur. L’empathie, elle est du côté du spectateur.

Édouard Jousselin nous joue un sacré tour de passe-passe. Encore une fois, il s’attarde avec maîtrise et justesse sur des détails qui révèlent toute l’essence des personnages et toute la force des situations les plus banales en apparence. La faille se trouverait-elle dans toutes ces petites choses qu’on a lues mais qu’on n’a pas voulu voir ? Lorsqu’on referme le livre, on se demande si le premier acte a vraiment existé. On voudrait se mettre en quête des indices laissés par l’auteur. Mais il y n’y en a peut-être pas. N’est-ce pas là tout le paradoxe de l’emprise ? 

Prenez garde, quand Édouard Jousselin aura mis la main sur vous, il ne vous lâchera plus, jusqu’à la dernière page de L’Illusionniste

Elodie Da Silva

Édouard Jousselin, L’Illusionniste, Rivages, mars 2026, 256 pages, 20 euros

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