De l’origine des espèces de Kim Bo-Young

« Dans un futur lointain, l’humanité a sombré dans l’oubli et la terre n’est plus habitée que par des robots » annonce la quatrième de couverture… comme on est dans la science-fiction, on s’attend à une débauche d’imagination, on va rêver, certes de façon instructive puisqu’il est question de science… En fait les robots s’interrogent sur l’existence de Dieu, ils discutent du créationnisme, ils vont à l’université, ils en sortent chercheurs, philosophes… pour l’imagination, c’est raté ! L’auteur veut-il, finement, dresser, sous les dehors de la fiction, un tableau critique de notre civilisation ? Que nenni, on reste dans les lieux communs, certes agrémentés de vis et de boulons…

Le livre rassemble en fait trois publications, explique l’autrice dans une note finale. Dans la première, des chercheurs robots, dont un certain Kay, explorent la possibilité d’une vie organique, ils commencent à y parvenir. Dans la seconde Kay, de retour dans son labo de recherche, est stupéfait : des choses vertes grimpent sur les murs, parmi elles des humains pullulent… Heureusement il parvient à les détruire, ils sont si fragiles. Dans la troisième c’est la guerre entre les robots intégristes et les robots humanistes…

La leçon de la fable est d’emblée évidente : vous vous rendez compte qu’avec l’IA, etc. les robots vont prendre le pouvoir au point de nous éliminer ? Soit la banale rengaine actuelle…

La première partie est consacrée aux découvertes fondamentales : celles de l’air, de et même, pensez-vous : « nous avons ramené à la vie des créatures qui exhalent de l’oxygène », s’exclame un robot-chercheur… Le lecteur court ainsi de suspens en suspens, il ne s’ennuie pas !

Dans la seconde partie, Kay est confronté aux humains : « la véritable aspiration vitale, c’est d’entendre la voix de ces merveilleuses créatures, toucher leur peau, sentir leur souffle, les servir et écouter leurs commandements sacrés » … Telle est une des leçons du livre, hélas du niveau cours élémentaire : la vie organique c’est le bonheur donc la paix, et surtout l’amour, c’est bien mieux que la vie robotique…

Mais, pour Kay le robot, fondre d’amour pour ces créatures qui semblent être ce que les robots ont cherché depuis toujours dans leurs recherches théologiques, c’est mettre en danger la civilisation robotique ! Donc il les élimine… Est-ce ce que nous, lecteurs humains, devrions faire avec les robots numériques qui nous menacent, comme disent les médias à sensation ?

Dans la troisième partie, Kay est devenu le directeur de l’environnement, sa mission consiste à détruire toute trace d’organisme vivant qui s’est échappé des labos. Dans une grande scène à suspens les voilà face à face, robots et humains… qui va gagner ? C’est l’harmonie, bien sûr, la concorde dans la cohabitation, car il faut terminer par du feel good, comme on dit, c’est commercialement nécessaire !

On peut être affligé par le manque d’imagination qui plombe ce livre. La raison en est peut-être bien que pour le lecteur moyen, c’est-à-dire le gros de la clientèle, l’imagination c’est du faux, pas du factuel, donc sans intérêt. L’imagination, la vraie, où on se trouve plongé dans de l’inconcevable, on s’y perd, ça déplait. Alors qu’avec Kim Bo-Yung, pas de problème : à chaque instant on comprend l’allusion, c’est drôle : les robots sont en fait comme des humains, ils en ont tous les tics donc ils sonnent vrai. Plutôt qu’une fiction, ce roman pratique le genre de la parabole. Et l’on sait que toute parabole a pour finalité de nous délivrer un message fondamental… c’est super quand il est à la portée de tous !  

Mathias Lair

Kim Bo-Young, De l’origine des espèces, traduit du coréen par Pierre Bisiou et Kuyngran Choi, Rivages, mars 2026, 288 pages, 22 euros

Laisser un commentaire