Le démon de Socrate
Apulée (125-170), philosophe néoplatonicien, est également poète et romancier. Il est entré dans l’histoire de la littérature par L’Âne d’or, unique roman de l’Antiquité à nous être parvenu dans son intégralité, mais aussi pour la raison moins connue qu’il est à l’origine du mythe de Faust : comme le rappelle fort judicieusement Pascal Quignard, Apulée traite de procès en sorcellerie et son fils s’appelle Faustus… S’il s’agit d’un traité philosophique assez bref, Démon de Socrate est précieux en ce qu’il permet d’entrer de plain pied dans une facette importante de la vie spirituelle et philosophique des grecs anciens.

Théorie du daïmon
Le terme de daïmon apparaît régulièrement dans les dialogues de Platon. Sa traduction française en démon limite considérablement sa portée et restreint essentiellement le terme à l’ère chrétienne. Le daïmon de Socrate, son bon génie, est l’origine de son savoir essentiel, savoir ce qu’il ne sait pas. Cette sagesse hors norme lui est soufflé, de l’intérieur, par cette particule divine qu’il a su écouter.
Dans la Grèce antique, le daïmon est en effet une entité en suspens entre les mondes, celui des hommes et celui des Dieux. Entre la pesanteur chthonienne et l’éthéré Olympe, qui se situe au-delà du vivant, il accompagne les hommes, du moins ceux qui savent entendre, et guide leur pas. Les daïmon peuvent être de bons ou de mauvais conseils, pousser à la sagesse ou à perfidie, il laisse l’homme libre de ses actions. Apulée se sert de cette mythologie pour faire comprendre pourquoi Socrate était un être exceptionnel : il savait faire corps avec son daïmon et laisser parler cette part divine en lui et en prendre le meilleur.
Ce démon dont je parle, gardien privé, préfet personnel, garde du corps familier, curateur particulier, garant intime, observateur infatigable, juge inséparable, témoin inévitable, réprobateur quand nous agissons mal, approbateur quand nous agissons bien, si nous lui accordons l’attention qu’il requiert, si nous cherchons de tout cœur à le connaître et si nous l’honorons pieusement comme Socrate l’a honoré avec un esprit de justice et d’innocence, nous offre sa prévoyance dans les situations incertaines, ses conseils dans les situations difficiles, sa protection dans le danger, son assistance dans la détresse et il peut, par des songes, par des signes ou même par sa présence quand le besoin s’en fait sentir, détourner le mal, faire triompher le bien, relever ce qui est à terre, soutenir ce qui chancelle, éclairer ce qui est obscur, diriger la bonne Fortune, corriger la mauvaise
Plus qu’une préface
La préface de Pascal Quignard dépasse le cadre de la présentation de l’œuvre. Elle est bien plus qu’une analyse magistrale du texte d’Apulée, de ses origines et ses ambitions. Son style, son érudition — qui mêle histoire, philosophie, philologie… — et son enthousiasme en font une passionnante leçon de culture grecque,
Le Démon de Socrate montre combien cette présence intime en Socrate a forgé son propre génie. Et s’il est guidé par un être supérieur à lui, extérieur et intérieur à la foi, de nature divine, c’est qu’il est partiellement, lui aussi, de nature divine. C’est pourquoi il va au-devant de la mort pour affermir son instruction aux hommes, sa maïeutique, ce rôle qu’il signale comme essentiel dans la Cité contre ce que lui reprochent ses juges (1). Et c’est en suivant cette voix intérieure, quasi mystique, philosophie et religieuse à la fois, qu’il s’impose comme le premier, le saint-patron, des philosophes.
Loïc Di Stefano
Apulée, Le Démon de Socrate, préface de Pascal Quignard, traduit du latin par Colette Lazam, Rivages, « Petite bibliothèque », novembre 2025, 12 pages, 7,70 euros
(1) Platon, Apologie de Socrate.
