Parler de Dieu, un dialogue avec Simone Weil
À l’orée de toute réflexion sur la parole religieuse au XXᵉ siècle, la figure de Simone Weil s’impose avec une autorité singulière : non comme théologienne de système, mais comme témoin d’un dénuement extrême devant Dieu, son parcours de philosophe prolétarienne émerveillée par la présence de Dieu en témoigne. Chez elle, parler de Dieu relevait presque de l’impossibilité — ou plutôt d’une parole constamment menacée par son propre excès. Il fallait, disait-elle en substance, consentir au silence pour ne pas trahir l’absolu. Cette tension, entre exigence de dire et nécessité de se taire, constitue un point d’entrée fécond pour aborder l’essai de Byung-Chul Han, Parler de Dieu, qui s’inscrit dans une tout autre tradition mais retrouve, à sa manière, cette inquiétude fondamentale : que devient Dieu dans un monde saturé de discours ?

Byung-Chul Han ne cherche pas à restaurer une théologie classique ni à proposer une apologétique contemporaine. Son geste est plus discret, mais non moins fort. Il part du constat d’une usure du langage, d’une inflation verbale qui a vidé les mots, et singulièrement le mot Dieu, de leur densité. Là où Simone Weil redoutait l’idolâtrie des concepts, Han observe la prolifération d’une parole devenue transparente, immédiatement consommable, incapable de porter le mystère. Parler de Dieu aujourd’hui, suggère-t-il, suppose d’abord de désapprendre certaines formes de parole, de résister à la tentation de la communication totale.
L’originalité de l’essai tient à ce déplacement : Dieu n’est pas tant un objet de discours qu’un point de fracture du langage. Han mobilise ici des ressources philosophiques variées, de la tradition négative à une critique contemporaine de la société de la performance, pour montrer que le divin ne peut apparaître que dans les interstices, dans ce qui échappe, résiste, se retire. En cela, son propos rejoint indirectement Simone Weil : tous deux refusent un Dieu capturable, disponible à volonté. Mais là où Weil s’exposait à une expérience presque ascétique de la décréation, Han analyse les conditions culturelles qui rendent aujourd’hui cette expérience presque inaudible.
Il en résulte un livre bref mais exigeant, qui ne se laisse pas réduire à un simple diagnostic. Car si le langage est épuisé, il n’est pas condamné. Han esquisse la possibilité d’une parole autre, plus lente, plus retenue, capable d’accueillir le négatif. Parler de Dieu ne serait plus alors affirmer, expliquer, démontrer, mais ouvrir un espace où quelque chose comme une présence pourrait advenir sans être immédiatement absorbée par le sens. Cette éthique de la parole, presque fragile, s’oppose frontalement aux logiques contemporaines de sur-visibilité et de transparence.
On referme ainsi Parler de Dieu avec le sentiment d’avoir lu moins un traité qu’une invitation — invitation à reconsidérer notre rapport au langage, et peut-être, à travers lui, à ce qui le dépasse. En filigrane, la leçon weilienne demeure : Dieu ne se dit qu’à condition de ne pas être réduit à ce que l’on en dit. Byung-Chul Han, dans un style plus conceptuel mais non moins attentif à l’effacement, prolonge cette intuition en la déplaçant vers notre présent saturé de signes. Entre silence et parole, c’est encore cet espace instable que le livre nous demande d’habiter.
Loïc Di Stefano
Byung-Chul Han, Parler de Dieu, un dialogue avec Simone Weil, traduit de l’Allemande par Olivier Mannoni, Actes sud, avril 2026,128 pages, 16 euros
