Louise de Savoie ou l’art d’être reine sans couronne
Il est des figures que l’on croit connaitre parce qu’elles sont toujours là. En arrière-plan, discrète, elles sont pourtant omniprésentes. Louise de Savoie est de celles – là. Mère de François 1er, régente du royaume de France à deux reprises, elle fut une actrice décisive de la politique française au XVIe siècle. Pourtant, elle demeure une silhouette souvent éclipsée par l’éclat de son fils et par le roman national de la Renaissance française. Avec Louise de Savoie. L’art du pouvoir à l’aube de la Renaissance, Patricia Eichel-Lojkine lui rend enfin toute son épaisseur historique.
Gouverner sans régner : une autre façon de pratiquer le pouvoir

Loin d’une biographie linéaire ou hagiographique, l’autrice propose une enquête sur les formes du pouvoir exercé une femme dans un monde d’hommes. Louise de Savoie n’est ni reine ni souveraine de droit. Elle gouverne par délégation, par nécessité et parfois par contrainte. Et c’est précisément dans cet entre-deux que réside sa modernité. L’autrice met en avant la finesse et la manière dont Louise transforme cette position fragile en force politique. Tout d’abord, elle s’appuie sur un réseau puis une culture humaniste solide et surtout une bonne compréhension des mécanismes de la cour (« la société de cour » si chère au sociologue allemand Norbert Elias).
L’autrice : une historienne spécialiste des femmes de pouvoir
Patricia Eichel- Lojkine est professeure de littérature et d’histoire culturelle de la Renaissance. Spécialiste des écrits humanistes, des femmes de pouvoir et des formes de représentation politique à l’époque moderne, elle croise analyse littéraire et histoire sociale. Ses travaux sont reconnus pour leur rigueur et leur élégance narrative. Elle contribue ainsi à renouveler l’approche des figures féminines de la Renaissance en les restituant pleinement comme actrices de l’histoire.
Le temps des régences : négocier, attendre, décider
Au fil des pages, nous voyons défiler les régences. Ainsi, lorsque François Ier part guerroyer en Italie ou croupit dans les geôles de l’empereur Charles Quint après Pavie, Louise de Savoie gouverne mais sait aussi négocier. Pour preuve, le traité de Cambrai, souvent appelé la « paix des dames » signé en 1529 avec Marguerite d’Autriche. D’ordinaire, ce traité est présenté comme une parenthèse diplomatique féminine mais tout l’intérêt de l’ouvrage est de monter que au contraire ce traité est l’aboutissement d’un long apprentissage politique fondé sur l’art de la négociation mais aussi de la maitrise du temps ainsi que sur l’usage raisonné de l’émotion.
Au-delà de la mère du roi
L’un des grands mérites de cette biographie également est de désenclaver Louise de Savoie de la seule figure maternelle. Certes, elle est la ; mère du roi mais cette maternité constitue une ressource politique essentielle. Mais et surtout elle est une femme de son temps : veuve jeune, héritière d’une grande lignée, lectrice attentive des textes humanistes mais aussi mécène et stratège. Et cet ouvrage restitue merveilleusement bien la manière dont elle met en scène son autorité par le cérémonial, l’écrit et l’image
Une écriture savante sans pesanteur
L’écriture de cet ouvrage est claire et élégante. Elle évite l’écueil de la surinterprétation. Ainsi, chaque affirmation est solidement étayée par des sources. Ce qui est fort louable. On sent derrière chaque page une historienne qui connait intimement son terrain mais qui choisit de raconter plutôt que de démontrer. Le résultat est un texte fluide, incarné et accessible sans être simplificateur. C’est d’ailleurs une qualité rare pour une biographie contemporaine.
Une autre Renaissance
A travers Louise de Savoie, c’est une autre Renaissance qui se dessine moins flamboyante que celle des rois bâtisseurs mais plus politique, plus souterraine. Une Renaissance des conseils et des lettres mais aussi des agences matrimoniales et des compromis. L’ouvrage interroge donc sur la nature même du pouvoir, de ses marges mais aussi de ses détours. Et surtout, il rappelle que gouverner ne consiste pas toujours à régner.
Au final, une biographie qui s’impose comme une référence pour ceux qui s’intéresse bien entendu au XVIe siècle mais aussi pour tous ceux qui réfléchissent aux formes discrètes de l’autorité. Patricia Eichel-Lokjine rend donc sa véritable place à Louise de Savoie : une place centrale dans l’histoire politique de la France.
Franck Dupire
Patricia Eichel-Lojkine, Louise de Savoie. L’art du pouvoir à l’aube de la Renaissance, Perrin, 464 pages, janvier 2026, 23 euros
