Tales From The Loop : un battement de cils

Inspirée au producteur Nathaniel Halpern par les étonnantes et poétiques peintures de Simon Stalenhag, la série Tales From The Loop est un objet télévisuel à part : onirique, profondément humaniste, émouvant tout en invitant à la réflexion et à l’introspection… Si cela n’était pas suffisant, ce bel ouvrage science-fictionnel se paie le luxe d’être enluminé d’une esthétique remarquablement soignée et d’une bande-son signée Philip Glass dont l’intense sobriété n’a pas fini de faire son chemin dans les esgourdes mélomanes.

Deux Ex Machina

Le Loop — jamais vraiment expliqué laissant de fait une part à l’imaginaire du spectateur — est un centre de recherche cachant en son sein un « coeur » sombre, palpitant et énigmatique (référence plus que probable au monolithe de 2001) fouillant les mystères de l’univers mais dont l’activité produit des effets secondaires singuliers sur l’environnement et les habitants de la petite bourgade qui l’abrite. Disparitions et réapparitions, décalage des réalités, bouleversements environnementaux, anachronismes et voyages temporels nourrissent une intrigue dont la lenteur (voulue, construite et nécessaire) n’a d’égale que l’intelligence du propos.

Tempus Fugit

Loop : nom commun anglais. En français signifie « boucle ».
Si mystère il y a, la série est suffisamment habile pour en donner partiellement les clés dès le titre. Mais encore faut-il savoir de quelle boucle l’on parle. Pardon, quelles boucles voulais-je dire…
Une fois admis que la boucle temporelle qui agit sur les personnages principaux de l’histoire (Cole et Loretta) est, en soi, assez évidente pour peu que l’on soit féru de science-fiction, un constat s’impose : d’autres, plus subtiles, existent : celle des liens unissant -et désunissant- amours et familles, les amitiés mortes-nées, l’opposition humain-machine, enfin la mise en miroir incessante entre jeunesse et décrépitude…

Mais là ou la série excelle c’est quand elle se joue de notre perception commune du temps. Loin de se contenter de suivre cette immuable flèche qui va du passé vers le futur, elle désarticule la temporalité, nous trompant sur la chronologie, la renversant en manipulant notre vision de la simultanéité des événements, nous laissant quelque peu étourdis face à un mystère qui ne sera résolu que dans les ultimes minutes du dernier épisode.

Humanus humanum est

Alors que la machine est au centre des péripéties -les provoque même- l’humain est le véritable acteur de ces situations imposées dans sa capacité à accepter l’inacceptable, à embrasser l’impossible et souvent échouer dans ses tentatives d’en comprendre les fondements et, par là, de trouver des réponses à ces énigmes.

Là, je crois, réside toute l’habileté du récit qui nous est proposé. Car celui-ci, caché derrière le beau rideau de la science-fiction, veut simplement nous raconter ce que nous sommes, ce que nous faisons, ce que nous voudrions être et devenons finalement, sans verser dans l’imbitable pensum et en s’interdisant de sortir la truelle à pathos.

Comment, dès lors, ne pas évoquer des auteurs tels que Christopher Priest, Theodore Sturgeon, Clifford Simak ou Kurt Vonnegut tant la série s’imprègne de leur lucide humanisme, de la singularité de leurs thématiques et de leur place à part dans la littérature de SF ?

Sortie des mêmes moules que Twin Peaks, Twilight Zone ou encore Black Mirror, Tales From the Loop est une parabole impeccable, belle et cruelle sur le temps qui passe — créateur autant que destructeur — qui interroge l’humain et le regarde avec bienveillance jusque dans ses défauts les plus terribles. En dépassant, au moins en partie, ses prédécesseurs, la série construit une identité et un ton particulier qui frappent au cœur le spectateur et continuent de le hanter bien après que l’écran s’est éteint.

Eric Delzard

Tales From The Loop. Série de science-fiction de 8 épisodes. 52 minutes environ. Amazon Prime Video

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