La femme nue d’Armonía Somers, de l’audace
En 1950, Armonia Somers, née Etchepare Locino, a trente-six ans lorsqu’elle publie son premier roman sous pseudonyme : La mujer desnuda (La femme nue), lequel suscite instantanément le scandale en son pays, l’Uruguay. Alors que son prénom annonçait une certaine harmonie ! Il faut dire qu’avec un papa anarchiste et une maman qui écrivait des articles à propos de Nietzsche, elle avait de qui tenir… Tient-elle d’eux son féminisme ?

Voilà ce que notre auteur a dit de son roman bien des années plus tard : « Si je l’écrivais aujourd’hui, rien ne se passerait ; ça ressemblerait à un roman à l’eau de rose. À l’époque, le monde s’écroulait autour de nous. On aurait pu croire à une rupture brutale. Aujourd’hui, tout est tellement brisé que personne ne s’en aperçoit ».
Changez tout !
Imaginez la scène : le jour de ses trente ans, une certaine Rebeca Linke ne souhaite pas que ses années à venir ressemblent à celles qu’elle a endurées. Elle décide donc de se dépouiller de son passé, vêtements compris… La voilà qui parcourt la campagne toute neuve, toute nue, à l’aventure… ce qui suscite quelques émotions. Les maris retrouvent une fougue oubliée depuis longtemps, ils forcent leurs épouses en pensant à sa silhouette entrevue dans la forêt, le prêtre du village voit en elle une nouvelle Ève, il s’en trouve sensuellement converti, lui aussi se débarrasse de sa bure pour retrouver à nu les vraies valeurs bibliques… Cela ne peut pas durer ! Villageois et villageoises, les armes à la main, traquent la fauteuse de trouble… Dans sa préface, Blandine Rinkel reprend cette parole d’Annie Le Brun, qui décrit l’« intolérable exigence d’un désir qui, faute de trouver à satisfaire son principe excessif, est toujours susceptible de devenir criminel pour anéantir ce qui le hante »… si la fin est tragique, comme il est « normal », ce n’est pas avant que notre héroïne n’ait rencontré l’amour, la vraie, l’inouïe…
En 1950, ce livre parut être un objet non identifiable. On a d’abord pensé qu’aucune femme n’était capable d’exprimer (de vivre ?) un tel érotisme… Armonia Somers rompait avec la tradition réaliste en vogue dans son pays pour écrire un conte fantastique et nous plonger dans un univers à la Salvador Dali. Si on a associé notre autrice à Clarice Lispector, à Leonora Carrington, c’est sans doute en référence au surréalisme, bien qu’elle ne s’en soit pas réclamée. On retrouve chez elle les mêmes critiques radicales vis à vis de la morale et de la religion, le même hymne à la liberté.
Un conte moral, libre, onirique, violent, érotique, féministe… à mettre entre toutes les mains !
Mathias Lair
Armonia Somers, La femme nue, traduit de l’espagnol par Alexandra Carrasco, préfaces de Blandine Rinkel et Aude Mermilliod, Gallimard, collection L’imaginaire, avril 2026, 150 pages, 12 euros
