L’idole mise à nu de Tristan Ledoux

Face à son cher vieux prof…

Des copains de fac, un prof illustre et tyrannique, et un narrateur qui souffre de fuites oniriques… tels sont les éléments, a priori improbables, qui composent le dernier roman de Tristan Ledoux. Il réussit néanmoins à nous tenir en haleine !

Pourtant, comment accorder quelque crédibilité à ce personnage prénommé Wan qui part en sucette, pardon en rêves qui se révèlent tous intertextuels puisqu’ils ne font que rappeler et plagier les œuvres diverses qui forment un monde second dans lequel il bascule malgré lui, souvent (et dont l’auteur révèle la quarantaine de noms à la fin du livre, de James Joyce à Mallarmé) ? Est-ce Santorin, le volcanique professeur, qui les a inscrits au fer rouge dans la cervelle du pauvre Wan quand il était son étudiant ? C’est possible : ce damné prof était « capable de dérober le sol sous les pieds de son auditoire au moyen de la parole exclusivement ». Wan en avait fait son idole, il a des comptes à régler avec lui. Aujourd’hui qu’il est lui-même professeur, qu’il devrait être libre adulte et indépendant, il voudrait rompre les sortilèges dans lesquels il est resté entravé. Est-ce pourquoi l’éditeur, dans la quatrième de couverture, qualifie cette œuvre de « roman d’apprentissage » ?

Tout au long du roman, un imbroglio de fantaisies exclut le réalisme que l’on dit nécessaire pour faire adhérer le lecteur ; pour que, croyant dur comme fer à l’histoire racontée, il rebondisse, haletant, de surprise en surprise, de suspens en suspens… Et pourtant…

Je viendrai à la défense de l’auteur (cette fois fort sérieusement) en invoquant la science : ce qu’il décrit est vrai, prouvé scientifiquement par une dernière découverte. En effet, nous disposons de quatre registres de pensée : celui de la pensée courante, celui où, tournés vers l’action, nous dressons des plans pour l’avenir, un troisième où nous ressassons le passé, surtout le nôtre, et enfin le registre du rêve.  Or, voilà la découverte : on observe ces quatre modes de fonctionnement aussi bien en mode veille qu’en mode sommeil ! Ainsi Tristan Ledoux se retrouve parfaitement réaliste malgré lui quand Wan, son personnage, rêve éveillé !

Le vrai fictif et vice-versa

C’est d’ailleurs la marque de fabrique de Ledoux : dans son dernier roman, qu’il avait eu le culot d’appeler Un accent de vérité alors qu’il faisait tout pour nous la faire perdre, il tressait déjà fort habilement l’imaginaire au réel, le roman fonctionnant comme un cercle de Moebius, où le vrai est le fictif et vice-versa… ce qui nous renvoie à une question tout à fait philosophique…

Dans ce dernier opus, quatre vieux copains-copines de fac, Mathilde, Solène, Sylvain et Wan retrouvent par hasard Santorin, leur cher vieux prof. Celui-ci les invite dans son repaire campagnard au fond de la botte italienne… alors le roman s’emballe, hélas, je ne peux divulguer les diverses péripéties de l’intrigue sans casser tous les effets que l’auteur a préparé pour le lecteur…

Je dirai seulement que l’auteur réussit le tour de force de nous attacher à un récit qui n’a guère de vraisemblance : réussirait-il, suivant l’exemple de son maître, à dérober le sol sous les pieds du lecteur au moyen de la fiction exclusivement ? Est-ce pour nous montrer que l’on est prêt à croire à n’importe quoi, et qu’en même temps une fantaisie apparemment gratuite peut recéler des vérités profondes ? Voilà que la légèreté acquiert une densité… au regard de quoi le sérieux devient d’une ridicule balourdise ! Pour moi, c’est là que se niche le charme des écrits de Tristan Ledoux, si doux…

Mathias Lair

Tristan Ledoux, L’idole mise à nu, Le Chant des voyelles, avril 2026, 236 pages, 21 euros

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