Écrire le réel : quand le monde redevient lisible

Aurélie Barjonet et Ivan Jabloka ont réunis quatorze intervenants (plus un !) sur cette thématique qui se développe actuellement dans les publications : des auteurs qui ont toutes et tous choisi de raconter le monde, disent-ils, dont l’élément moteur n’est pas la fiction mais le réel. Ils seraient mus par quatre nécessités : résister, témoigner, expérimenter, affirmer. À l’heure du fake, ils seraient des militants de la vérité.

Ce livre correspond bien aux tendances actuelles. Si on interroge les non-lecteurs, les hommes en particulier, ils déclarent très souvent qu’ils ne s’intéressent qu’à ce qui est « vrai », pas aux histoires imaginaires. Les éditeurs l’ont compris, qui publient de plus en plus de romans à caractère documentaire.

Quatorze témoignages

Voici les thématiques abordées, sachant que chacun des auteurs témoignent de leur pratique:

Pour Alice Géraud et Patria Tourancheau, le travail sur les faits divers est un bon observatoire du fonctionnement de notre société. Il représente actuellement, suite à #MeTo, un réservoir d’études sur la condition des femmes.

Hélène Devynck et Charlotte Pudlowski témoignent de leur travail de dénonciation des violences sexuelles qu’elles ont connu de près. L’une fit partie de la centaine de victimes de Patrick Poivre d’Arvor, l’autre a levé le silence à propos de sa mère.

Vanessa Springora et Anthony Passeron tentent de repenser les masculinités. La première revient sur la saga d’un prédateur déchu après avoir reçu tous les honneurs : Gabriel Matzneff. D’autres artistes comme Jacques Doillon ou Benoit Jacquot ont longtemps bénéficié de la même impunité, pourquoi ? Le second s’est découvert homosexuel dans un milieu traditionnel et dépourvu de culture… 

D’autres ont enquêté sur la famille. Virginie Linhart, fille de son père bien connu, auteur de L’établi, a été élevée à la mode de mai 68. Christine Detrez cherche à retrouver l’histoire oubliée de sa mère décédée lorsqu’elle était en bas âge. 

Claire Dutrait, Raphaëlle Guidée et Lucie Taïeb dénoncent des écocides. Judith Perrignon a recueilli le témoignage de Marceline Loridan-Ivens, Christophe Bataille celui de de Rithy Pan. Ils décrivent la relation intime qu’ils développée avec l’une et l’autre, qui les a profondément transformés.

D’autres auteurs écrivent à partir de l’enregistrement de voix. Claire Richard est autrice de récits et de podcasts, Maud Lecacheur s’interroge sur les écritures littéraires et radiophoniques de cette veine.

Fiction et non-fiction

Toutes et tous s’entendent sur un point : pour rendre compte du réel, encore faut-il l’écrire… L’auteur doit se faire narrateur, c’est-à-dire qu’il entre forcément dans le registre littéraire. À propos de l’écriture de son livre L’espèce humaine, qui décrit son expérience de déporté dans les camps de concentration nazis,Robert Antelme n’a-t-il pas écrit : « il faut beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité. » Ainsi faudrait-il renoncer à un cloisonnement strict entre fiction et non/fiction. Une fiction au service de la vérité permettrait de mieux transmettre le réel…

En fin de livre, dans un entretien réalisé par Ivan Jablonka, Annie Ernaux évoque son parcours, depuis la petite enfance jusqu’au prix Nobel. N’a-t-elle pas été une des premières à décrire le réel des femmes ? Elle raconte comment, jeune écrivaine, elle voulait « démolir »la littérature pour se rapprocher de la réalité… C’est ainsi qu’elle est devenue une grande romancière !

Mathias Lair

Aurélie Barjonet & Ivan Jablonka, Écrire le réel, Quand le monde devient visible, Denoël, mars 2026, 236 pages, 21 euros

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