L’armée russe, un instrument impérial

Directrice émérite au CNRS, Francine-Dominique Liechtenhan est une spécialiste de l’histoire russe. On lui doit notamment des biographies remarquables de Pierre le Grand (Tallandier, 2015) et Catherine la Grande (Perrin, 2021). Au moment où la guerre fait rage entre Ukraine et Russie, elle revient sur l’histoire de l’armée russe.

Une tradition russe

L’ouvrage a le mérite de montrer combien tous les souverains et dirigeants russes se sont préoccupés de l’armée car la Russie est un empire en expansion constante, vers l’ouest et vers l’est. Un empire persuadé que ses voisins représentent une menace pour justifier un niveau de dépense militaire rarement atteint ailleurs. Les Russes héritent de traditions militaires diverses, tant mongoles qu’européennes, ce qui se sent dans certaines tactiques. Les tsars bénéficient aussi d’un réservoir d’hommes quasi inépuisable qui permet de faire la différence, tant face à Charles XII de Suède que face à Napoléon. Mais les échecs sont retentissants : les ottomans tiennent longtemps face aux armées du tsar, Sébastopol et la Crimée tombent face aux franco-anglais en 1856, en partie à cause du retard économique et technologique russe. C’est en tout cas l’empire qui justifie l’effort militaire russe quasi constant, garant d’une stabilité politique au final fragile et qui s’effondre en 1917.

De la chute de Nicolas II à Poutine

Le corps des officiers a longtemps cultivé son apolitisme, ce qui explique le ralliement de nombreux officiers tsaristes à la future armée rouge après 1917, une des raisons de la victoire face aux blancs. Si Staline purge l’armée comme le reste de la société russe, il accroit les dépenses militaires, dote la Russie d’un appareil industriel susceptible de construire soit des tracteurs, soit des chars ; un atout après 1941 et la déroute initiale, sans compter les sacrifices colossaux en vies humaines. On regrette ici que l’historienne n’ait pas pris le temps d’analyser l’art opératif mis au point par les généraux russes. Elle préfère en effet insister sur la place des militaires dans l’état soviétique : ils furent au final rarement influents, surtout face au KGB d’Andropov. Les atermoiements de la hiérarchie militaire soviétique face à la décision d’intervenir en Afghanistan sont bien décrits, tout comme leur attitude lors de la chute de l’URSS et du coup d’état d’Eltsine en 1993.

Au final se dessine le portrait de militaires qui aiment afficher leur loyauté à l’Etat redevenu russe, bénéficiant de budgets à nouveau en hausse grâce à l’arrivée au pouvoir de Poutine et l’augmentation de la rente pétrolière. La guerre en Ukraine est un nouveau défi pour l’armée russe. Les soldats issus des minorités sont en première ligne dans un pays où la natalité s’est effondrée depuis 1991. Poutine gagnera-t-il sa guerre ? Cet ouvrage aide à comprendre le temps long de la tradition militaire russe.

Sylvain Bonnet

Francine-Dominique Liechtenhan, L’armée russe, Perrin, mars 2026, 528 pages, 24,90 euros

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