Emmanuel Carrère, Yoga : confession d’un ego hypertrophié

Voici donc Yoga d’Emmanuel Carrère, le roman de la rentrée, promu à un bel avenir, avant que l’ex-femme de l’auteur ne vienne « casser l’ambiance » en livrant des confidences en défaveur du romancier dans un magazine people. Parce que la littérature people, avec la sortie en parallèle du premier roman de Raphaël Enthoven, ça fait vendre, parler, et écrire.

Emmanuel et sa maman

Je connais Emmanuel Carrère depuis 1986 et sa prestation sur le plateau d’Apostrophe. Il avait accompagné sa chère maman Hélène Carrère d’Encausse, et son roman La Moustache, qui était une belle découverte rafraîchissante, sans être non plus marquante. Quelques années plus tard, et quelques romans en plus, L’Adversaire, puis son brillant Liminov, ont placé l’auteur dans la liste des écrivains français pour lesquels j’avais pas mal d’admiration. Il y a eu l’année de la sortie de Soumission de Houellebecq, Le Royaume, qui le classait presque à côté du l’écrivain français en tête de toutes les ventes, comme la plus belle surprise de 2015.

Depuis, j’avais cru qu’Emmanuel Carrère avait cassé sa plume. Croisé une fois au Collège de France, où il était venu faire une conférence sur l’autofiction. Et puis, voilà qu’à la rentrée, sort ce livre, doté d’un titre qui fait penser à une farce : Yoga.

Le pitch étant plutôt simple et inscrit sur la quatrième de couverture : « C’est un livre sur le yoga et la dépression ». Jusque-là, rien de bien curieux. On imagine assez facilement des wagons de Français assez aisés et malheureux, se payer à la fois une dépression, et en chercher son remède à travers le yoga, dont les pratiques sont plutôt dévoyées en Occident.

un auteur malade de son ego

Voilà donc que, l’auteur, malade de son ego, un ego dit-il assez « envahissant », quitte son appartement bourgeois, et sa vie sous les feux de la rampe, pour accomplir un stage de Yoga. Stage qui sera interrompu, lors des attentats de 2015, avec la mort de son ami Bernard Maris. Bien décidé à écrire « un livre subtil et souriant » sur le sujet du yoga, qui se vendra comme des petits pains pense-t-il, le voilà, embarqué désormais, dans une autre aventure, qui est l’étalage d’égo, transformé, pour le fait littéraire, en une autofiction, qu’il pratique depuis déjà quelques livres.

J’ai tendance à penser qu’on fait toujours œuvre utile et bienfaisante en faisant état de sa propre misère, parce que nous avons tous en commun d’être absolument misérables. On boîte tous.

Le récit d’Emmanuel Carrère commence donc en 2015, lorsque, « hors d’atteinte » (formule qui revient de livre en livre), l’écrivain se prépare à vivre dix jours coupés du monde. Si la vie de l’auteur semblait jusqu’ici en ordre, avec quelques succès littéraires qui lui ont gonflé l’ego, ses pratiques de taï-chi et son mariage, sa vie bourgeoise, une mère brillante qui veille à ce que son fiston écrive, voilà que, soudain, tout se brouille, au point que l’écrivain français doive, d’abord accomplir ce stage de méditation, pour se défaire d’un ego trop tyrannique, puis arrive l’escalade : au bout de seulement quatre jours, voilà que le narrateur doive stopper son stage ; son ami Bernard Maris assassiné lors des attentats de Charlie-hebdo ; il vit une nuit d’amour torride avec une femme à l’hôtel Cornavin de Genève et devient passionnément amoureux ; est interné en 2017 à Saint-Anne pour une durée de quatre mois ; crise des réfugiés sur l’île de Lesbos en Grèce et la mort de son éditeur Paul Otchakovsky-Laurens le 1er janvier 2018 dans un accident de voiture continuent d’atteindre Emmanuel dans sa chair ; Emmanuel découvre sa bipolarité et son infinie fragilité.

un tout autre livre

Ce livre qui devait être un petit livre sur le yoga, devient soudain, sous le feu des événements, un livre puissant (ou qui aurait pu l’être !) sur l’écriture, le moi, la dépression et la folie de vivre. Va-t-il mourir ? Va-t-il survivre ? Ou a-t-il pourrir ?

C’est utile quand la vie vous sourit de savoir qu’elle va vous passer à tabac et quand on tâtonne dans les ténèbres que la lumière va revenir. Ça donne de la prudence, ça donne de la confiance. Ça aide à relativiser ses états d’âme. Du moins ça devrait.

Emmanuel est un petit bourgeois parisien. Jeunesse dorée, belle intelligence, beaucoup de talent, une mère célèbre et brillante, un beau mariage, une vie équilibrée. Bref, assez pour être hors d’atteinte ! Le croit-il durant longtemps en tout cas. Puis c’est l’escalade de la dépression. L’auteur amène les choses avec douceur, et n’oublie pas de se peindre délicatement. Il n’est pas question de présenter les choses, aussi dramatiques soient-elle, de manière brutale, sans fards, zéro filtre, ce qui est dommage ! Si cette écriture à la Carrère se veut distanciée, elle montre aussi toutes ses fragilités.

douleur de soi

On est loin de Duras, qui fait de ses douleurs, de ses blessures une œuvre d’art, cherchant à faire émerger dans le dire l’indicible. Avec Carrère, nous sommes plutôt du côté du récit ventripotent, le lorgnon pendant, la peinture de soi pour soi à partir de soi que pour soi ; nous sommes plongés en pleine littérature post-moderne dans laquelle, le voyeurisme se mêle aux épanchements larmoyants sur l’ego blessé d’un bourgeois parisien ; avec Carrère, nous sommes de moins en moins du côté de la littérature et de plus en plus du côté du scandale « people » (ne pas oublier cette interminable polémique avec son ex-femme, lui reprochant par médias interposés, d’avoir utilisé son image et ses souvenirs dans son dernier roman, alors même qu’ils auraient passé un contrat entre eux). Bref, à lire ce texte, on a l’odieux sentiment de ne plus retrouver ce que l’on croyait connaître de la littérature française, avec Zola, Mauriac, Giono, Déon, Modiano, etc. ; on a de plus en plus le sentiment d’assister à l’achèvement de la littérature, avec la sensation d’un grand vide, d’un grand écoeurement.

On veut lutter encore, mais tout se défile dans ces romans accessoires, où tout ce qui fit la grande littérature se refuse désormais à nous, ou tout ce que l’on a connu n’est plus du tout ce qu’il était ; par tempérament, je déteste l’écriture pour les masses, et, devant autant de pensées à la mode, spirituelles (pour ne pas dire « spiritueuses »), humanistes (je parle de ces passages sur les réfugiés), autant de complaisance pour soi et son ego, bref, effrayé, mené par le bout du nez et d’une main de maître grâce à un style maîtrisé je dois le dire, je ne sais plus quoi penser de cette littérature pour journaux à scandales, littérature pour têtes de gondoles, avec des pages écrites pour faire vendre encore du livre.

Il y a certes un restant de panache ; il y a quelque chose qui nous tient en haleine. Mais je crains que ce ne soit plus de la littérature, mais juste un déversement de bons sentiments pour soi. Alors, que tire-t-on de ce roman de 392 pages, si ce n’est une lassitude face à autant de narcissisme autorisé, légitimé, justifié par une littérature de la débâcle, qui finira sans doute dans un excès de coprophagie ?

Ce qui est donc fort à regretter, dans le « fourre-tout bourgeois », où les grandes familles sont en train de se fourvoyer, réglant leurs comptes, racontant leurs déboires, c’est le spectacle d’une fin de partie. La grande succession de « fils et de filles de », à peine plus légitimes que l’enfant de ma concierge, décomplexés pourtant, et, montrant, qu’aux premières loges de cette société française de plus en plus fragmentée, la reproduction des élites sociales, l’endogamie dynastique, les « sans talent » aux côtés de leurs pères ou mères, autrefois « cadors » de la rue des Saint-Pères, font désormais de la culture et de la littérature un terrain de jeu bien à eux, et assez pitoyable vu de l’extérieur. On peut toutefois déplorer que le bon peuple continue gaiment de s’arracher, pour on ne sait quelle mystérieuse raison, cette mauvaise littérature.

du mauvais journalisme

Le problème de Carrère, c’est qu’il tente de transformer la littérature en du mauvais journalisme. Il est devenu grand reporter de lui-même, parcourant de long en large son ego et sa vie, des kilomètres de vide, d’ennui, de quotidien nullement transformé par le matériau de l’art. On demeure las, à force de tourner les pages, de lire la vie d’un homme, une vie qui n’est pas plus intéressante que celle du quidam qui passe sous vos fenêtres ; certes, il essaye de faire d’un problème bourgeois de la littérature. Mais ça ne marche pas. Et pourquoi ça ne marche pas ? Parce cela manque cruellement de transcendance… Dans cet échec, Emmanuel Carrère montre au moins une chose : la littérature sans métaphysique, ce n’est plus rien.

Je renverrai ainsi les lecteurs à des ouvrages plus anciens d’Emmanuel Carrère, comme Bravoure, L’Adversaire, Liminov. Lorsque le fils d’Hélène Carrère d’Encausse avait encore quelque chose à dire…

Marc Alpozzo

Emmanuel Carrère, Yoga, P.O.L, août 2020, 400 pages, 22 eur

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