Le monolinguisme de l’autre de Jacques Derrida
La famille Derrida fut longtemps juive algérienne, elle est devenue française suite au décret Crémieux en 1870, lequel fut aboli par Pétain, et réactivé en 1945. Jacques Derrida fut donc apatride le temps d’une guerre, de sa neuvième à sa quatorzième année…
C’est à partir de cette histoire que l’on peut comprendre l’affirmation autour de quoi le livre est construit :
« Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne »

Notre philosophe adore faire un pas de côté, il cultive la différance comme on sait. Suite à la logique de son histoire familiale, sans doute, il fait toujours référence à un « ailleurs » inaccessible, indéfinissable : « comme si j’essayais de traduire, dit-il, dans la seule langue et dans la seule culture franco-occidentale dont je dispose, dans laquelle j’ai été jeté à la naissance, une possibilité à moi inaccessible, comme si j’essayais de traduire dans ma « monolangue » une parole que je ne connaissais pas encore ». Sa famille parla-t-elle l’arabe ? l’hébreu ? On peut voir dans son questionnement la victoire du colonisateur qui l’a transformé en un autre que lui-même. Il semble le confirmer lorsqu’il dit : une place d’otage me fut réservée, « une mise en demeure, dès avant moi ». On peut comprendre dès lors qu’il connut la rage de déconstruire – philosophiquement, bien sûr.
Il affirme cependant que son histoire personnelle n’épuise pas la question. Dans sa suite on pourrait se demander si on ne parle jamais que la langue d’un autre dans laquelle il faut se couler en ayant le sentiment que « ce n’est pas ça », pas tout à fait. N’est-ce pas l’expérience que fait chacun d’entre nous lorsque, pour une raison définie, il ressent l’urgence de rendre, exactement dans la langue, précisément, son sentiment intime ? Alors les mots nous manquent… On pourrait ajouter qu’autant que parler, nous sommes parlés. Non seulement par notre inconscient, comme on sait, mais aussi par la langue elle-même, qui nous vient de si loin…
Mathias Lair
Jacques Derrida, Le monolinguisme de l’autre, ou la prothèse d’origine, Gallimard Folio essais, février 2026, 160 pages, 7,10 euros
