Les amours difficiles, les délicatesses d’Italo Calvino

Au temps de sa jeunesse, qui fut aussi le temps de la guerre, Italo Calvino fit le coup de fusil dans les brigades Garibaldi, et prit sa carte au parti communiste. Il la rend en 1956 suite à l’invasion soviétique de la Hongrie. Avec Cosimo di Rondi, le personnage de son Baron perché, il renonce à la société de son temps pour grimper dans les arbres, pour lui ceux de la littérature. Comme Cosimo, il n’en redescendra plus. On peut comprendre ainsi le fait qu’il s’envola, avec le Baron perché, donc, et avec le Chevalier inexistant, Le Vicomte pourfendu, dans l’imaginaire, le fabuleux. Découvrons ses nouvelles réunies dans Les Amours difficiles.

Le désir, rien que le désir

On connaît surtout de lui cette trilogie baptisée « nos ancêtres ». Le recueil de nouvelles titré Les Amours difficiles est d’une autre veine : on y trouvera des amours tronqués, désavoués ; difficiles donc. Ce qui intéresse l’auteur dans ces nouvelles c’est le désir demeuré désir, comme si l’auteur se consolait en se disant : le plaisir est dans le désir, bien plus que dans sa réalisation toujours aléatoire, et pavée de déboires. Par sa brièveté et sa chute abrupte (une obligation du genre), la nouvelle correspond bien à son propos. Comme on sait, une conclusion clôt si rapidement le cours de son récit, que la nouvelle laisse souvent un goût d’inachevé. Comme le désir demeuré désir…

Ces textes ont été écrits dans les années 50, avant sa trilogie fantastique, à l’époque où Italo Calvino était encore activement socialiste. Leur dimension réaliste pourrait en être l’écho. Particulièrement dans la nouvelle ironiquement titrée L’aventure de deux époux, où deux ouvriers ne peuvent que se croiser brièvement, au matin quand il rentre de l’usine, et qu’elle y part : lui travaille de nuit, elle de jour… Chaque nouvelle décrit dans le détail les faits et gestes, leur décor, d’une manière que l’on peut trouver laborieuse, obsessionnelle : toute tentative de réalisme est vouée à l’échec, car jamais l’écrit ne peut nous rendre le réel. Il ne peut tout au plus que nous en donner une image simplifiée, caricaturale ; trompeuse si elle nous donne à croire que la réalité, ce serait cela… Aussi les efforts de l’auteur, la minutie de ses descriptions nous apparaissent vaines.

Obsession, quand tu nous tiens !

On comprend pourquoi Italo Calvino fut un compagnon de l’OULIPO, l’ouvroir de littérature potentielle, si amoureux des procédures, de la mécanique de la langue. Voilà qui représente à nos yeux un travers typiquement obsessionnel ! L’obsession ayant pour de fonction, dit-on en psychanalyse, de faire barrage aux émotions, à la sensualité. En s’enferrant dans des jeux gratuits de signification, on reste dans le ludique, ce qui est une façon d’échapper au réel, sans pour autant s’envoler dans l’imaginaire…

Dans Les amours difficiles, Italo Calvino réussit à tenir un équilibre difficile (lui aussi) entre une écriture trop tenue et une finesse de sensualité rare. Dans L’aventure d’un automobiliste, il fait même de son obsessionalité un motif comique, une manière d’autodérision : X, qui habite à A, s’est disputé avec son amante Y qui habite à B. En vue d’une réconciliation, il part la nuit en voiture la rejoindre. D’autant plus vite que Z, son rival, risque d’arriver avant lui. Il espèrne qu’il se trouve dans les voitures qu’il double, et non dans celles qui le doublent… Il s’arrête dans une station service, il appelle Y : pas de réponse. Et si Y, animée d’un même élan que lui, était, elle aussi, partie le rejoindre ? Alors elle serait dans une voiture qui le croise. Il préfère donc rentrer chez lui… Conclusion : « J’ai atteint un état de calme intérieur : aussi longtemps que nous pourrons contrôler nos numéros de téléphone et qu’il n’y aura personne pour répondre, nous continuerons tous trois à rouler dans un sens et dans l’autre, sans point de départ ni d’arrivée ». Ainsi le doute du doute ajouté au doute nous permet de parvenir à une parfaite hébétude… Dans ces conditions, il devient impossible de vivre des amours faciles !

Mathias Lair

Italo Calvino, Les Amours difficiles, traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro & Maurice Javion, Gallimard Folio, octobre 2023, 350 pages, 9,70 euros

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