La France de Fleming ‒ James Bond, une passion française

Channel N° 007

Britannique, sans doute, mais fort peu insulaire. James Bond, comme le montre Pierre-Olivier Lombarteix dans son livre La France de Fleming, ne serait pas James Bond si notre pays n’occupait, à travers ses décors, ses femmes, ses méchants et sa cuisine, une place capitale dans nombre de ses aventures. Hier dans les romans et aujourd’hui dans les films.

 

Non, la James Bond Girl la plus célèbre du monde n’est pas Ursula Andress. C’est Brigitte Bardot. Certes, BB n’apparaît dans aucun épisode de la série, mais elle aurait pu. Elle aurait dû. Elle avait donné son accord pour interpréter le personnage de Tracy (fille d’un mafioso corse) dans Au service secret de Sa Majesté. Elle se rétracta quand elle apprit que Bond n’allait plus être incarné par Sean Connery, mais par George Lazenby.

Évidemment, nous pouvons toujours rêver et nous demander ce qu’aurait donné ce « Bond » avec Bardot, mais il n’est pas sûr que nous ayons perdu au change : non contente d’être une comédienne accomplie, sa « remplaçante », Diana Rigg, savait ‒ du fait de son expérience dans Chapeau melon et bottes de cuir faire mieux que personne le coup de poing dans les séquences d’action. Claudia Cardinale a raconté combien elle avait dû insister pour persuader Brigitte Bardot de ne pas recourir aux services d’une doublure pour leurs bagarres dans Les Pétroleuses. Quant au couple Bardot-Connery, s’il se concrétisa quelque temps plus tard dans Shalako, ce western para-spaghettiesque tourné en Espagne n’enthousiasma ni la critique ni le public et est bien oublié aujourd’hui.

Toutefois, il n’est pas interdit de penser que l’ombre de Bardot plane encore maintenant sur la série des « Bond » si l’on considère, dans les Bond Girls, la proportion de Bond Girls françaises. Claudine Auger, Carole Bouquet, Corinne Cléry, Eva Green, Léa Seydoux, pour n’en citer que quelques-unes, ont dû être, dans l’inconscient des producteurs des « Bond », les sœurs ou les filles de Bardot. James Bond était au départ, avec les Beatles, une figure des swinging sixties. BB était, parallèlement, l’image d’une certaine indépendance, d’une émancipation féminine indiquant elle aussi un renouveau. À l’adversité des années de guerre et d’après-guerre succédait, de part et d’autre de la Manche, le grand souffle d’une libération des mœurs et des esprits.

Ce tropisme gaulois était déjà nettement marqué dans les romans originaux de Ian Fleming, et c’est la raison pour laquelle Pierre-Olivier Lombarteix a fort judicieusement consacré tout un livre à la question. La France de Fleming, sous-titré James Bond, une passion française, s’attache à relever tous les éléments de l’univers bondien touchant de près ou de loin à la France que vous aviez peut-être remarqués, mais sans jamais vraiment en mesurer la fréquence. Tout article de journal sur Bond rappelle pieusement la nature British du héros, mais ce cliché, comme tous les clichés, n’est qu’à moitié exact, ou alors, il convient de s’entendre sur le sens de ce mot British, les Britanniques n’étant peut-être jamais autant britanniques que lorsqu’ils sortent de chez eux.

La France de Flemming se compose très logiquement de trois grandes parties : la première sur les rapports de Fleming lui-même avec la France ; la seconde sur les rapports de Bond avec la France dans les romans originaux ; la troisième, plus rapide ‒ ce que certains pourront regretter dans la mesure où l’image cinématographique de Bond a depuis longtemps supplanté son image littéraire ‒ , passe en revue les « produits dérivés » (romans écrits par des continuateurs de Fleming, films, romans d’espionnage officiellement non-flemingiens et non-bondiens, mais devant néanmoins quelque chose à Bond…).

Habité par son sujet, Pierre-Olivier Lombarteix a parfois tendance à présenter comme spécifiquement français des éléments qui ne le sont plus depuis longtemps dans l’esprit des Britanniques : « Bon appétit », en français dans le texte, n’est pas une expression propre à Bond ; elle fait partie du vocabulaire anglais courant ; même chose pour l’expression « carte blanche » ou pour toutes les formules du type « rien ne va plus » en usage dans les salles de jeux. Même chose encore pour beaucoup de termes de cuisine. Mais, même si l’on fait abstraction de ce lexique « international », il reste incontestablement une avalanche de références françaises dans la vie et l’œuvre de Fleming, celle-ci étant souvent conditionnée par celle-là.

 

 

Ce n’est, en effet, pas un hasard si le premier « Bond » de Fleming, Casino Royale, a pour décor une ville normande, imaginaire certes, mais qui aurait à maints égards sa place dans les aventures d’Arsène Lupin. Fleming séjournait très souvent de ce côté-ci de la Manche, connaissait de visu les paysages qui avaient inspiré Boudin, et était souvent fourré chez son ami Somerset Maugham, lequel avait élu domicile plus au sud, sur la Côte d’Azur. Le père de Bond, pour avoir travaillé dans le renseignement pendant la guerre et du fait de son métier de journaliste, avait étudié de près le russe et le français, et maîtrisait plutôt bien ces deux langues, mais, et c’est là que les choses deviennent amusantes, cette maîtrise, en tout cas pour le français, n’était pas aussi parfaite qu’il pouvait le croire. Pisse de chat devient chez lui pis de chat. Plus touchant encore peut-être, cet « Hôtel Splendide », avec –e à Splendide, alors même que tous les « Hôtel Splendid » français des années cinquante tenaient à affirmer leur modernité en choisissant une orthographe anglaise.

Ce mélange de fascination et de ce qu’il faut bien appeler mépris pour la langue française ‒ on pourrait aussi citer certaines vulgarités que Fleming ne se serait jamais autorisées dans sa propre langue ‒ ne mériterait pas d’être relevé s’il ne reflétait une attitude totalement contradictoire à l’égard de la France et des Français en général ‒ contradictoire et parfois bête à pleurer. L’image de la femme française qui trotte dans le cerveau de Bond est le plus souvent celle d’une prostituée « à l’haleine chargée d’ail ». No comment. Le même état d’esprit se retrouve à propos de l’idéologie française : si Bond trouve parfois des alliés dans les services secrets français, ceux-ci sont aussi accusés de fricoter avec les Soviétiques. En fait, tout est résumé d’emblée dans le nom du premier adversaire de Bond, dans Casino Royale : « Le Chiffre ».

Le Chiffre est français et il travaille pour les communistes et il est malhonnête. Mais n’est-il pas aussi un double de Bond, si l’on songe que Bond se définit d’abord et avant tout par… un chiffre, à savoir son matricule, 007 ?

 

 

On ne saurait donc remettre en cause la définition de Ian Fleming donnée par Lombarteix dans la conclusion de son essai : « celui qui fut l’un des écrivains et des journalistes britanniques les plus francophiles mais qui demeure aussi le créateur de l’un des personnages les plus francophobes de la littérature d’outre-Manche ». Simplement, il n’est pas sûr qu’il faille voir là un paradoxe. Ou, si paradoxe il y a, il n’a rien de spécifiquement flemingien, et c’est dans sa banalité même, signalée d’ailleurs par Lombarteix dans un des chapitres de son livre, qu’il convient de voir l’origine du succès de Fleming, au moins dans son pays. Le Royaume-Uni est le lieu où l’on trouve des journaux insultant régulièrement la France en Une, cependant que d’autres, chaque semaine, publieront plusieurs pages sur les plus beaux coins de France à visiter, et même sur les villages dans lesquels il est bon d’acheter une résidence secondaire.

Vieux rapports d’amour et de haine entre les deux pays, confirmés, si l’on peut dire, par la position quelque peu bancale de la France pendant la dernière guerre, mais que le Brexit va sans doute compliquer encore. On dit que, dans le prochain « Bond », Daniel Craig retrouverait Léa Seydoux et l’épouserait, mais que celle-ci se ferait tuer par Blofeld au bout d’un quart d’heure. Ce n’est qu’une rumeur, aussi vaine et aussi stupide que toutes celles qui circulent sur Internet depuis plusieurs mois, puisqu’on ne sait rien, absolument rien sur le scénario de ce prochain épisode. Mais cette rumeur est un résumé express des liens entre la France et l’Angleterre depuis 1945.

 

FAL

Pierre-Olivier Lombarteix, La France de Fleming ‒ James Bond, une passion française, préface de Luc Le Clech (président du James Bond Club)Le Temps éditeur, septembre 2017, 240 pages, 16 euros

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