Laurence Devillers, Savoir vivre avec l’IA
À mesure que les intelligences artificielles s’insinuent dans nos gestes les plus ordinaires — suggérer un itinéraire, compléter une phrase, recommander une lecture — une question, longtemps cantonnée aux cercles d’experts, s’impose désormais à chacun : comment vivre avec elles ? Dans Savoir vivre avec l’IA, Laurence Devillers propose moins un manuel technique qu’un véritable art de vivre à l’ère algorithmique. C’est une leçon d’évidence et d’intelligence pour une ère technologique aux bouleversements sociaux majeurs.

Une grande intelligence accessible
avoir vivre avec l’IA frappe d’abord par sa clarté. Loin des prophéties alarmistes comme des enthousiasmes naïfs, Devillers adopte une position de funambule : reconnaître la puissance des systèmes d’IA sans jamais céder à leur fascination. Car ce qui se joue, selon elle, n’est pas seulement une mutation technologique, mais une transformation anthropologique. L’IA ne se contente pas d’assister l’humain ; elle redéfinit les contours de son autonomie.
Le cœur du propos tient en une exigence forte, celle de réapprendre la distance critique. À l’heure où les assistants conversationnels produisent des réponses d’une fluidité troublante, le risque n’est pas tant l’erreur que la délégation insensible du jugement. Devillers insiste sur ce point avec une sobriété presque classique : « comprendre ce que fait la machine » demeure la condition première de toute cohabitation saine. Autrement dit, il ne suffit pas d’utiliser l’IA, il faut la situer.
L’ouvrage prend alors des allures de traité moral. À la manière des anciens manuels de civilité, il égrène des principes simples — ne pas anthropomorphiser les machines, préserver ses données, cultiver l’esprit critique — qui dessinent une éthique du quotidien. Mais cette simplicité n’est qu’apparente. Derrière ces recommandations se profile une interrogation plus profonde : qu’est-ce qu’un sujet libre dans un monde saturé de calculs ?
On pense ici aux grandes traditions philosophiques du XXe siècle, de la vigilance sartrienne face aux déterminismes à la critique foucaldienne des dispositifs de pouvoir. L’IA, chez Devillers, apparaît comme un nouveau régime de normativité : invisible, diffus, mais structurant. D’où l’urgence de développer une « hygiène numérique » qui ne soit pas seulement technique, mais intellectuelle et morale.
contre le catastrophisme
L’un des mérites du livre est de refuser le catastrophisme. Il ne s’agit pas de se méfier de tout, ni de rejeter en bloc les innovations, mais de construire une relation ajustée. Devillers rappelle avec justesse que l’IA peut aussi être un outil d’émancipation — à condition que l’humain ne renonce pas à son rôle d’arbitre. La machine calcule ; elle ne décide pas du sens.
Dans un paysage éditorial souvent dominé par les récits spectaculaires — apocalypse ou salut technologique —, Savoir vivre avec l’IA se distingue par sa mesure. C’est un livre de seuil, au sens presque initiatique : il invite à franchir une étape, celle où l’utilisateur devient citoyen du numérique.
Reste une question, que l’ouvrage laisse volontairement ouverte : cette éthique individuelle suffira-t-elle face aux logiques industrielles et politiques qui gouvernent le développement de l’IA ? Devillers esquisse des pistes, mais ne prétend pas clore le débat. Et c’est sans doute là sa plus grande élégance : rappeler que le savoir-vivre, fût-il algorithmique, demeure une affaire profondément humaine.
Loïc Di Stefano
Laurence Devillers, Savoir vivre avec l’IA, Denoël, « Masterclass », avril 2026, 288 pages, 18 euros
