Manifeste de l’écrivain pirate

À l’occasion de la rentrée littéraire d’automne, le trublion François Belley frappe encore. Fort. Et avec une économie de moyens redoutable. Lui qui cherche, dans toutes les formes d’expression possibles, à comprendre le monde actuel, et à en dénoncer les incongruités et les dérèglements, il ne le fait jamais gratuitement. Même ici, avec son Manifeste de l’écrivain pirate, qui, lui, est gratuit. Titré à un exemplaire unique, donc pas destiné à être vendu, mais disponible gratuitement en ligne et sous forme de placard à l’ancienne, disons comme cela se faisant dans l’Ancien Régime, ce pamphlet est très ambitieux, car il propose, tout simplement, de revenir à l’essence de la littérature, sa noblesse, sa pureté. En un mot, que les écrivains s’occupent d’art, de leur art, plutôt que de commerce.

C’est une question que les artistes modernes de toutes les époques se voient posée, en matière d’art : que faire pour conserver son intégrité, face à la demande, à la mode, à la machine même ? Que faire pour explorer sa propre voie et, au risque de ne jamais être lu, écrire avec la nécessité comme seul guide.

Combien entendront l’appel de François Belley ? Et combien feront comme s’il n’existait pas ? Nul ne le sait encore. En attendant de savoir si ce Manifeste de l’écrivain pirate est l’aube d’un nouveau jour pour les Lettres en France (quelle emphase !), commençons par nous entretenir avec lui.

entretien

Décidément, François Belley, on ne vous trouve jamais où l’on vous attendait (peut-être). Après un Petit traité des idées et un jeu de société bien peu charitable pour la gent politique, vous voici avec un objet littéraire non identifié, un manifeste tiré à un unique exemplaire mais dont le texte est disponible gratuitement. Une seule question : mais pourquoi ?

Le point de départ de cet acte littéraire, c’est d’abord un chiffre : 100 millions. C’est le nombre de livres envoyés au pilon chaque année en France. Soit l’équivalent de 3 000 Tour Eiffel si l’on pouvait, d’un claquement de doigts, les empiler les unes sur les autres. C’est ce chiffre — à la fois délirant mais en réalité assez logique dans la société du nombre et du jetable – qui m’a poussé à questionner la valeur réelle d’un livre aujourd’hui, ainsi que le rôle et la place d’un auteur à l’ère de l’intelligence artificielle.

Ma réponse, sous forme de riposte, a donc été de prendre le contre-pied du marché. Car imprimé à un seul exemplaire papier, le Manifeste de l’écrivain pirate repose sur trois principes clés : (1) la dépossession totale de l’œuvre : un livre que son propre auteur ne possède même plus ; (2) la littérature open source : un livre en accès libre ici, en attente d’être diffusé, copié et même modifié ; (3) des milliers d’exemplaires : un livre-affiche placardé partout dans la rue, ici, là ou encore là-bas.

Si les auteurs doivent se réinventer pour se faire entendre parmi les 75 000 nouveaux livres publiés par an, il y a surtout, à mon sens, matière à s’interroger lorsqu’on voit le destin d’un livre aujourd’hui (rappelons qu’il fut décrété « produit non essentiel » pendant le Covid), sa durée de vie sur une table de librairie, la manière dont on l’écrit ou dont on le fait écrire par un tiers, la façon aussi dont on le survend à grands coups d’exhibition, de prix-spectacle ou de « collab » grassement rémunérées.

Le Manifeste de l’écrivain pirate comme acte de piraterie littéraire vise à remettre la rareté (donc la valeur) là où elle doit être – sur l’objet physique -, à rendre la liberté au texte grâce au numérique, tout en faisant l’éloge du réel et du toucher avec un texte qui vit dans la rue, sur les murs, présent du sol jusqu’au plafond en passant par le mobilier urbain.

Ainsi, dans ma démarche de pirate – du grec peirao, littéralement « celui qui tente sa chance » dans la société du nombre -, le papier redevient précieux et même presque subversif tandis que l’idée, elle, circule massivement, sans barrière à l’entrée ni checkpoint.

Cette démarche littéraire à l’envers interpelle, et même au-delà de nos frontières puisque le grand journal italien La Stampa y a consacré une pleine page. Ce qui est amusant, c’est que je n’ai ici rien à vendre. Seulement un état d’esprit à diffuser. Ce qui est bien mieux.

Vous savez que la Société des gens de lettres va applaudir le geste puis passer à autre chose. Comment espérez-vous des suiveurs dans cet univers imbriqué assez étroitement qu’est le monde du livre ?

La notion de « suiveurs » (followers) est ici intéressante. Car contrairement aux influenceurs qui les collectionnent, les flattent puis à terme les monétisent, je ne cherche pas à être suivi, encore moins à être vu. Je cherche seulement à être compris.

Ce que je cherche avant tout, c’est diffuser l’esprit du piratisme : toucher les auteurs qui veulent faire autrement, penser hors circuit, vivre l’aventure des mots d’une manière brute et inventive, autrement dit les auteurs qui veulent court-circuiter leur propre trajectoire.

Le piratisme est une manière de se tenir debout face à la page blanche, digne face à la machine et vivant dans un salon du livre. C’est une philosophie pratique et créative pour défendre son texte, et même pour le dépasser. Le Manifeste s’accompagne d’ailleurs de son « Mode d’emploi », une feuille recto format A5 à télécharger ou imprimer, photocopier ou glisser ici et là. De toute façon, la version papier comme la version numérique ne m’appartiennent plus désormais. Je termine d’ailleurs le Manifeste par ces mots : « Copiez, modifiez, diffusez : l’œuvre appartient à celui qui la fait vivre ».

Vous pensez qu’il est si « simple » d’envoyer promener l’image dorée du romancier convenu et commercial qui fait tant rêver les booktubeuses ?

Ce qui est simple — mais inconfortable sur le temps long —, c’est d’accepter le sort réservé à l’auteur d’aujourd’hui : accepter de se soumettre à la logique d’« auteur-produit » que l’on voit poser sur les réseaux ou sur les étals d’une foire à dédicaces. Le piratisme, ce n’est pas rejeter pour rejeter. C’est engager une rupture, ne plus accepter d’aller contre la nature de l’auteur, accepter de ne pas modifier son ADN, c’est-à-dire ce pourquoi un écrivain écrit. C’est ne pas vouloir plaire à tout prix et à n’importe quelle condition. C’est ne pas subir forcément la logique du marché, le diktat de ses critères, de ses petites cases, de ses genres enfermants, de son cadre mortel : au fond, c’est remettre en cause la façon de faire et d’être en vigueur. Une démarche de rupture que l’on pourrait d’ailleurs appliquer à d’autres milieux artistiques, comme la musique, l’art ou le cinéma.

Dans une société où il y a des Lautréamont, qu’est-ce que cela peut bien vous faire qu’il y ait des Philippe Delerm ?

Le problème n’est pas Delerm en soi, c’est que le système éditorial marchand, par sa manière de fonctionner, par ce qu’il cherche, attend, fabrique et promeut, est pensé pour ne produire presque que ça.

Le marché a tendance, hélas, à ne mettre en avant que ce qui marche déjà, sans faire de vagues si possible. La recette marketing est connue. Elle se vérifie dans l’édition comme dans la musique. Le système ne cherche que très rarement la nouveauté : trop risquée pour un « chef de produit ». Par nature, l’industrie n’est donc pas attirée (au départ) par ce qui est nouveau, par ce qui est incertain, par ce qui brûle, par ce qui dépasse, par ce qui écorche, par ce qui crie, encore moins par celui qui respire dans la marge. Elle veut de l’efficacité, du sûr, donc du déjà-vu. Le marché aime et réclame donc des profils à la Delerm, plus malléables, plus faciles à aligner sur les linéaires d’un libraire, plus prompts aussi à se tenir droits lors d’une émission en prime time. À l’inverse, des voix comme celles de Lautréamont sont impossibles à faire entrer dans une case. Et pourtant, elles existent et sont tellement intéressantes.

Par exemple, si Lautréamont envoyait par la poste aujourd’hui Les Chants de Maldoror à un grand éditeur parisien, il recevrait très probablement, six mois plus tard, une lettre froide comme une IA avec les mots suivants : « Monsieur Ducasse, Nous vous remercions vivement de nous avoir confié votre projet intitulé Les Chants de Maldoror. Nous l’avons étudié avec la plus grande attention. Malheureusement, malgré ses qualités, il ne nous a pas paru convenir à notre ligne éditoriale. Nous regrettons donc de ne pouvoir en envisager la publication. En vous remerciant de votre confiance et en vous souhaitant d’aboutir dans votre démarche, nous vous prions de croire, Monsieur, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs. Le comité de lecture. »

Et qu’avez-vous à y gagner ?

Financièrement ? Rien, bien évidemment. Puisque je n’ai rien à vendre et que je ne suis propriétaire de rien. Mais le sujet n’est pas là.

Le gain du Manifeste de l’écrivain pirate est ailleurs. Et parce qu’il est loin et ailleurs, il est même inestimable. Ce que je gagne avant tout, c’est la souveraineté de l’esprit à l’heure où la pensée est (trop souvent) déléguée, une créativité non négociée et une vision de la littérature gardée intacte. Ça, ça n’a pas de prix.

En piratant tous les rouages du système éditorial habituel avec un livre en libre accès, sans tirage ni stock et sans service de presse, je gagne surtout le droit de nouer une relation singulière avec le lecteur qui devient acteur de la démarche et même co-créateur de l’œuvre s’il le souhaite.

Le sentiment est assez paradoxal : c’est en rendant le Manifeste de l’écrivain pirate totalement incontrôlable que j’en conserve au fond un contrôle absolu dans le sens où l’esprit d’origine, l’intention et l’énergie de l’acte littéraire sont préservés grâce à une forme particulière.

Au moment où le grand public apprend que certains éditeurs peuvent, avec l’IA, se passer d’auteurs, quelle chance que la piraterie que vous prônez rende sa noblesse, donc sa rareté, aux écrivains ?

Pour moi, l’IA est une chance inespérée. Non seulement la machine va faire éclater au grand jour la société de l’imposture — ce qui ne l’empêchera pas de continuer à vendre par ailleurs, l’affaire Thélyson Orélien le prouve —, mais surtout, elle va révéler les vrais auteurs : ceux qui sont habités (au sens premier du terme, qui ont quelque chose en eux) et qui, par conséquent, ont des choses à dire, à faire sortir, à envoyer à la face du monde.

D’un côté, il y aura donc l’IA qui, à l’instar de la fast-food, de la fast-fashion ou de la fast-music, lancera sur l’immense marché du fast-book des « auteurs autotunés » qui pourront prompter et vendre jusqu’à dix nouveaux romans par an, comme c’est le cas aujourd’hui avec certains « chanteurs » qui enchaînent titres, mix-tapes et albums : le livre ne sera alors qu’un produit de consommation parmi d’autres contenus monétisables. On arrivera même à ce point absurde où des gens finiront par acheter un livre qu’ils ne liront sans doute pas, à un auteur qui ne l’a pas écrit du tout, mais dont l’activité principale consistera à en faire la promo en vidéo-short toute la journée.

Puis, de l’autre côté, il y aura les autres, tous les autres : ceux pour qui l’écriture n’est pas un acte comptable ou notarial à « grand-remplacer » ; ceux pour qui l’acte de créer est un oxygène, une raison de vivre ou simplement de ne pas crever. C’est cela précisément que demain le lecteur viendra chercher, voudra voir, lire, sentir, entendre et approcher au plus près. Demain, il est fort à parier que le livre fait main par l’écrivain (pirate ou non) relèvera de l’artisanat d’art : fruit d’un savoir-faire authentique, vrai, rare et d’un geste purement humain, comme l’orfèvre, le sculpteur ou le souffleur de verre.

Un livre auto-édité, sans être passé par les strats des métiers de l’édition — même si le copinage fonctionne beaucoup… — comment savoir s’il mérite d’être lu ? (si vous me répondez le lecteur, je vous annonce d’emblée : peut-il avancer dans la masse des ouvrages sans guide ?)

C’est l’éternelle question. Et le grand défi pour celui qui se lance, seul, sur le marché impitoyable de la publication. Comment exister en effet parmi les 800 000 références disponibles aujourd’hui ? Réussir à émerger sur les plateformes d’auto-édition ? Et surtout comment dépasser le discrédit a priori que l’on inflige à une œuvre artistique, faite soi-même, hors circuit et sans intermédiaires ?

Pour espérer se faire entendre dans un monde bruyant et saturé — préalable à être lu —, l’écrivain auto-édité ou nano-édité a le devoir d’allumer la mèche de son stylo, de mettre son livre dans la vie en vrai, faire du réel son terrain d’expérimentation. Par sa façon de faire, de vivre et d’incarner sa façon de voir la littérature, le piratisme se présente ici comme une des voies possibles pour se faire une place.

Par cette réflexion, on retrouve donc ici tout le sens premier du mot pirate « celui qui tente sa chance » dans la société du nombre : celle des ISBN par centaine de milliers. Pour celui qui tente sa chance dans le monde de la publication en effet, il faut donc multiplier les rencontres brutes avec les lecteurs potentiels, s’emparer publiquement du thème de son livre qu’il faut incarner et faire vivre de la manière la plus percutante possible : devenir en quelque sorte le prolongement de son livre. Et pas l’inverse. Contrairement à ce qu’on pense, le lecteur authentique — à distinguer du gentil consommateur — cherche aussi une voix. Ainsi, s’il est touché par une personnalité, happé par une énergie ou même interpellé par un coup de canif dans le tapis ou un acte de piraterie littéraire, il saura s’arrêter et donner sa chance à l’auteur, édité ou non.

L’écrivain pirate reste pour autant très lucide sur le deal qu’il passe avec son lecteur d’un jour ou d’une heure. Le Manifeste de l’écrivain pirate commence d’ailleurs par cet incipit : « Ce manifeste n’est pas à vendre. Il se lit ou se jette à la mer ».

Propos recueillis par Loïc Di Stefano

François Belley, Manifeste de l’écrivain pirate, à lire ici

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