Pour une démocratie sauvage de Manuel Cervera-Marzal et Bruno Frère

Une nouvelle sociologie ?

Il ne s’agit rien de moins que de refonder la sociologie – tout du moins la sociologie que pratiquent Manuel Cervera-Marzal et Bruno Frère. Ce qui passe donc par une critique des sociologies existantes : soit celles-ci s’enferrent dans la scientificité avec forces statistiques en ignorant leurs préjugés politiques, soient elles sont militantes avant tout, en minorant la recherche d’objectivité. Elles ont en commun deux travers.

Premier travers : les sociologies positivistes, soucieuses d’être « scientifiques », comme les sociologies critiques pratiquent toutes le surplomb : c’est d’un point de vue extérieur qu’elle étudient leur objet. Ce que les sciences humaines comme physiques ont désavoué depuis longtemps : en psychanalyse, c’est en comprenant l’interaction des transferts du patient et des réactions de l’analyste à ce transfert que s’opère le travail. Autrement dit, l’observateur fait partie du champ d’observation. De même en ethnologie. De même en physique quantique : l’observateur agit sur le système observé, l’état quantique passe alors d’une superposition d’états possibles à un état déterminé. « Les faits sociaux ne sont pas des choses à appréhender sans préjugés, disent nos auteurs, mais des significations sociales et historiques, que nous cherchons à analyser tout en y étant irrémédiablement mêlés ».

Deuxième travers : les sociologies scientifiques comme les sociologies critiques étudient des sociétés établies, et non en mouvement. En d’autres termes, elles se donnent comme objet ce qui est institué et non ce qui est instituant, en train de se faire.

Manuel Cervera-Marzal et Bruno Frère trouvent cependant des sources d’inspiration chez les auteurs passés. Tout d’abord chez un philosophe, Maurice Merleau‑Ponty, mais aussi chez Cornelius Castoriadis, Pierre Bourdieu, Bruno Latour, Isabelle Stengers ou Chantal Mouffe.

Partir de la chair du social

Selon eux, l’observation du sociologue, ne peut donc être que participative, et à l’écoute de ce qui disent et produisent les acteurs : ce sont eux qui détiennent le savoir qu’il va falloir comprendre et traduire. Elle doit tenir compte de son inévitable implication : « Puisque l’histoire nous enveloppe, il nous revient d’accepter que la vérité ne s’obtient pas contre le monde mais à travers lui ».

Il s’agit donc d’une sociologie charnelle, ainsi que la baptise nos auteurs, qui prend en compte la façon dont s’associent des acteurs assujettis pour former des groupes-sujets inventant de nouvelles façons d’être ensemble sur un mode émancipé : les affects y jouent un rôle moteur, ils rendent sensibles les idées qui poussent à l’action. L’inscription dans la « chair du social » serait le point d’origine de la vérité sociologique.

Afin d’éclairer leur position, nos auteurs l’illustrent par deux exemples, ceux du Chiapas zapatiste et de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, à savoir des territoires où l’on a pensé collectivement la domination, où l’on a inventé de nouvelles manières de décider et de vivre. Tout groupe en voie d’émancipation a « une dimension sauvage, insurgeante, imprévisible, intempestive », disent nos auteurs : « Pour en ressaisir la puissance instituante, nous en appelons à une sociologie charnelle ».

Jean-Claude Liaudet

Manuel Cervera-Marzal & Bruno Frère, Pour une démocratie sauvage – Une sociologie charnelle au cœur des luttes et des conflits, La découverte, mai 2026, 296 pages, 22,50 euros

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