Conversation à La Catedral, ou la chronique d’une dictature

Désillusions…

Santiago Zavala, va rechercher son chien à la fourrière, dans les faubourgs de Lima. Il y rencontre Ambrosio, l’ancien chauffeur de son père, qu’il invite à prendre une bière dans un bistrot populaire et crasseux, La Catedral. Pendant quatre heures, de verre en verre, ils vont refaire le monde, en partant du début : leur passé des années 50, époque de la dictature militaire du général Manuel A. Odría. Aujourd’hui, Santiago est un modeste journaleux qui tient la rubrique des chiens écrasés – en péruvien : des chiens enragés, ce que l’on peut entendre comme symbolique de l’état du pays. Son épouse s’est fait enlever son chien en pleine rue, il va le récupérer à la fourrière avant qu’il ne soit éliminé : c’est là qu’il rencontre Ambrosio devenu chasseur de chien, il gagne une misère par capture. L’un comme l’autre sont allés d’échec en échec, de désillusion en désillusion…

À quel moment le Pérou a-t-il été foutu ?  

Le roman déroule leur dialogue à partir de cette question inaugurale : À quel moment le Pérou avait-il été foutu ?  Les personnes qu’ils évoquent prennent aussi la parole au cours des pages, et la chronologie est faite de flashbacks, accompagnés d’incises diverses… tant et si bien qu’il faut que le lecteur s’accroche ! Passant d’une époque à l’autre, d’un personnage à l’autre sans avoir de repère, j’avoue m’être perdu plus d’une fois dans les pages… Tel est le prix à payer pour la virtuosité de Vargas Llosa ? On peut supposer qu’il a pris une grande jouissance à orchestrer ce roman choral… que malheureusement seul le chef de chœur peut suivre… Pris par l’ivresse des lettres, notre auteur a oublié son lecteur… comme certains musiciens qui privilégient la dextérité au détriment de l’émotion. J’avoue être ici un peu audacieux, voire iconoclaste : a-t-on le droit de critiquer le prix Nobel de littérature de 2010 ?

Je conseille donc au lecteur de se munir de quelques repères avant de s’entremêler dans les divers fils narratifs des multiples personnages qui nous font découvrir, à travers les manipulations d’un Bermúdez devenu politicien, la complicité puis la mise à l’écart de Don Fermín, le père de Santiago, les interventions d’un Ludovico et d’Ambrosio pour faire régner la terreur, les fêtes d’une certaine Hortensia, la vie quotidienne au Pérou sous le régime dictatorial d’Odría.

Vargas Llosa a choisi comme exergue pour son livre une phrase de Balzac : « il faut avoir fouillé toute la vie sociale pour être un vrai romancier ». Il a bien suivi ce programme. Notre auteur avait vingt ans en 1956, il estime que lui-même, et toute sa génération ont été à jamais « souillés par la boue du régime odriiste ». D’où la véhémence du texte, et son désespoir : Santiago s’est retiré de la vie politique et de ses jeux de pouvoir, il a dû renoncer à tout. Il n’en est pas moins atteint par la corruption qui gangrène tous les rapports sociaux. L’auteur nous offre donc un roman historique, sans jamais prendre une position de surplomb : c’est à travers la vie intime de chaque personnage que nous partageons l’Histoire, avec une grande hache.

Nous voilà avertis, bien que nous ne soyons pas Péruviens : une dictature réussie englue chacun dans l’indifférence, la médiocrité et la perversion. Tous n’en meurent pas, mais tous en sont frappés !

Mathias Lair

Mario Vargas Llosa, Conversation à La Catedral, traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan et Anne-Marie Casès, Gallimard Folio, mars 2026, 800 pages, 12 euros

Laisser un commentaire