Toussaint Noël, de Jean-Marc Royon

Le roman de Jean-Marc Royon Toussaint Noël — ce titre doublement festif n’est autre que le nom du héros — mériterait le nom de roman noir si ce n’était aussi un roman drôle. Enfin, drôle… disons plutôt sarcastique, puisque tout le monde, à commencer par le narrateur lui-même, en prend pour son grade, de la première à le dernière page.

L’intrigue n’est pas sans rappeler une certaine actualité — tiktokarde —, puisque tout commence avec des suicides d’enfants que notre héros trouve un peu trop nombreux pour être totalement « spontanés ». Certes, un suicide est par définition une affaire trop personnelle et trop complexe pour pouvoir être comprise par des observateurs extérieurs, mais, sans aller jusqu’à penser qu’on puisse avoir affaire à des meurtres maquillés, la fréquence de ces suicides incite à penser qu’ils pourraient être d’une certaine manière liés, en un mot influencés, encouragés par une même cause extérieure.

L’ennui, c’est que Toussaint Noël, policier de son état, est le seul de son entourage à se poser ce genre de question. Son zèle, pour tout dire, fatigue ses supérieurs et la psy du service le gratifie bientôt de ce qu’il faut bien appeler une retraite anticipée. Cela toutefois ne l’empêche pas de poursuivre son enquête en free-lance¸ ce qui lui donne l’occasion d’explorer des milieux plus sinistres les uns que les autres et de régler chaque fois, avec une hargne tranquille, son compte au système, en commençant par sa base, la famille : « Bien sûr que les familles sont responsables ! Et on fait quoi ? On met la moitié de l’humanité sous les verrous pour torture parentale ? Non, mon vieux. La famille c’est sacré. Une valeur, un blason. On n’y touche pas, on se cache derrière. La tienne était pourrie ? Mange ta soupe, prends ta beigne et va au lit ! Et sois aimable de planquer ça avec dignité. Tout le monde souffre, tu comprends ? »

Et Toussaint Noël estime nécessaire, pour lui le premier, cette « forme de déni, sans doute assez commune à l’espèce, qui nous fait toujours repousser à une vague échéance la pleine conscience de la vraie nature de ce qui nous attend. » Notre héros narrateur a des allures de funambule triste, oscillant constamment entre lucidité et aveuglement volontaire : « On sait qu’on va mourir, mais faut-il pour autant se le répéter cent fois par jour ? »

Si l’humour, comme a dit l’autre, est la politesse du désespoir, Toussaint Noël est un modèle d’humour. Mais — l’avouerons-nous ? — il ne nous aurait pas déplu de croiser au fil des pages une ou deux figures positives, car toutes les familles ne sont pas pourries et le monde n’est pas toujours aussi méchant qu’il en a l’air, et le dénouement, même si un certain flou vient atténuer la chose, obéit à un schéma agathachristien on ne peut plus conservateur : à partir de demain, ce sera comme d’habitude. Ce cri de rage qu’on pouvait prendre pour une invitation au changement se révèle être, hélas, un aveu d’impuissance.

FAL

Jean-Marc Royon, Toussaint Noël, Denoël, « Sueurs froides », janvier 2026, 208 pages, 18 euros

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