Le Syndrome de Kyoto, Nicolas de Crécy

L’auteur de ce roman, Nicolas de Crécy est un artiste reconnu. Avantage à double tranchant, car la critique et les institutions se méfient des œuvres littéraires écrites par les peintres au moins autant que des œuvres peintes par les écrivains. L’un des deux versants créatifs ne saurait être au mieux qu’une aimable digression. Spécialement en France, où les frontières entre les différentes catégories et rôles sociaux sont quasiment aussi infranchissables que dans l’Égypte pharaonique aux structures millénaires. Même Félix Vallotton avec sa délicieuse et ironique Vie Meurtrière ou Victor Hugo avec ses encres hallucinées n’ont pas battu en brèche notre manie française du catalogue disciplinaire. Aussi est-il réjouissant de voir Nicolas de Crécy franchir avec talent cette limite dans son nouveau roman, Le Syndrome de Kyoto.

Un narrateur peintre

Le narrateur de son roman, un certain Alexandre Vollin-Delbar, est un artiste dont l’existence est sévèrement polluée par une affection psychologique encore non répertoriée dans le DSM-VI : quand il porte son regard sur ce qui l’entoure, que ce soit la forêt où il déambule ou bien les gâteaux dans son assiette à dessert, des hallucinations visuelles remplacent sans prévenir le réel par des œuvres d’art aux sujets similaires, là un Bois d’été de Bonnard, ici des pâtisseries colorées peintes par Wayne Thiebaud. Pardonnez le calembour, mais sans compétence particulière en psychiatrie on pense plus à une variété inédite de « trouble du spectre artistique » qu’à un avatar du syndrome de Stendhal. Le narrateur finit d’ailleurs par lui attribuer un sigle, comme aux maladies officielles : HMA, pour « hypertrophie de la mémoire de l’art ».

Cette HMA perturbe complètement sa carrière d’artiste. Loin d’être un avantage, ce syndrome lui coupe l’accès au réel et l’empêche désormais de travailler. 

Nicolas de Crécy reprend sur un mode romanesque et hypertrophié jusqu’à la pathologie le piège connu qui guette la minorité d’artistes possédant une culture visuelle encyclopédique : la paralysie du déjà-fait. Plus on étend notre connaissance des œuvres passées, plus on augmente le risque d’en découvrir une qui ressemble d’un peu trop près à celle qu’on vient d’inventer fièrement. Les artistes professionnels savent qu’une dose d’insouciance leur est nécessaire pour éviter la paralysie comparative. Le suspense psychologique du livre se construit sur la connivence qu’on établit assez vite avec cet artiste plutôt sympathique, à qui l’on souhaite de pouvoir trouver l’origine de son HMA, se soigner et reprendre enfin son travail, mais pour qui l’on s’inquiète de plus en plus au fil des pages.

Thématique proustienne

L’une des nombreuses œuvres venant aveugler Vollin-Delbar est le fameux portrait de Marcel Proust par Jacques-Émile Blanche. À ce stade, un peintre (Nicolas de Crécy) a donc écrit un roman (le Syndrome de Kyoto) dont le narrateur est un deuxième peintre (Alexandre Vollin-Delbar) qui voit en hallucination l’œuvre d’un troisième peintre (Jacques-Émile Blanche) représentant l’auteur d’un deuxième roman (À la Recherche du Temps Perdu) dont le narrateur raconte lui-même avoir croisé l’œuvre de plusieurs peintres… Comme Proust, N. de Crécy se sert de sa vie comme source d’inspiration pour son histoire. Bien sûr qu’il y a beaucoup de lui dans ce Vollin-Delbar, de la même manière que l’auteur de la Recherche choisissait d’écrire l’histoire d’un jeune homme qui raconte la naissance de sa vocation d’écrivain.  Mais comme son illustre prédécesseur, N. de Crécy reste dans les limites du roman, sans verser dans l’autobiographie. Je m’arrête ici mais on aura compris qu’il ne s’est pas aventuré sans biscuit dans le jeu subtil du miroir entre littérature et peinture.

Marcel Proust avait lui aussi imaginé pour son personnage de Charles Swann un phénomène d’interposition d’œuvres d’art fameuses venant parasiter la perception, voire la jouissance de ce qu’il voyait. Grâce à ce phénomène, Odette de Crécy, la prostituée de luxe rencontrée chez les Verdurin, avait fini par paraître belle aux yeux de Swann parce qu’il lui avait trouvé une ressemblance avec la fille de Jéthro peinte par Boticelli. Chez Proust ce filtre artistique n’était cependant qu’une petite manie attribuée à un personnage pratiquant l’histoire de l’art en dilettante, manie présente de manière très occasionnelle dans la Recherche tandis que chez le peintre qui se débat sous la plume de Nicolas de Crécy ce filtre devient un écran franchement incapacitant.

Il y a un autre parallèle à faire entre les personnages du célèbre chef-d’œuvre édité il y a un siècle par Gallimard et ceux du Syndrome de Kyoto que publie aujourd’hui la même maison ; cette fois c’est avec le personnage d’Odette qu’Alexandre Vollin-Delbar a un point commun : même si cela reste dans des registres différents, ils se prostituent tous les deux. 

Avant de se ranger et de devenir Madame Charles Swann, Odette gagne un argent facile en accordant ses faveurs à quiconque la paie suffisamment cher.  Quant à Alexandre, c’est en acceptant, sur la demande d’un galeriste contemporain très efficace, de peindre du faux street-art insincère et commercial qu’il vend son âme d’artiste. Le trait pourrait paraître forcé, et pourtant Nicolas de Crécy ne noircit pas le tableau du marché de l’art contemporain. De tels artistes acceptant de produire sous pseudonyme un art alimentaire à la mode, instagrammable, facile à identifier par le grand public, facile à commercialiser auprès des acheteurs fortunés et de leurs « art advisors », existent vraiment. 

Je ne peux pas m’empêcher de noter que par une amusante coïncidence Nicolas de Crécy porte le même nom de famille que cette célèbre héroïne proustienne, mais rassurez-vous la ressemblance s’arrête là. Il est érudit et descend réellement de l’ancienne famille des Crécy. Il ne s’est pas trahi dans son travail. Son roman est sincère. Peut-être même qu’il fera grincer quelques dents. 

Le monde de l’art

Ce n’est pas l’un des moindres mérites de cette histoire que d’être nourrie par l’expérience personnelle d’un artiste ayant déjà derrière lui une carrière bien remplie. Comme son personnage principal, il a lui-même été en résidence à la Villa Kujoyama, une sorte de Villa Médicis japonaise financée par la puissante Fondation Bettencourt. Comme son personnage principal, il a probablement été victime de plagiat, cette détestable pratique ayant pris des proportions délirantes dans l’art à l’époque des réseaux sociaux et des « intelligences artificielles ». Comme son personnage, il possède un musée imaginaire assez fourni pour y piocher des œuvres adaptées à toutes les situations du quotidien où se manifeste le HMA, un peu à la manière d’Alain Resnais qui put jadis écrire un film dont les dialogues étaient un collage de chansons françaises populaires.

Alexandre Vollin-Delbar incarne d’autant mieux l’art de notre temps qu’il flirte avec un autre syndrome que celui de Kyoto : celui de l’imposteur.

Le monde de l’art contemporain et de son marché est évidemment le laboratoire rêvé pour mettre en scène ce syndrome. Ce dernier touche des artistes qui ont du mal à gérer non pas le succès lui-même quand la chance ou le réseau familial le fait advenir, mais plus probablement le gouffre qui sépare ce succès de la pauvreté anonyme dans laquelle ils ramaient peu de temps auparavant. L’artiste choisi par le marché se demande pourquoi ses créations que les galeristes trouvaient sans intérêt sont maintenant dignes d’être vendues à de grands collectionneurs. Pourquoi d’autres œuvres qu’il trouve aussi – voire plus – réussies que les siennes n’intéressent toujours personne. 

Et lorsqu’il trahit carrément  son art pour des raisons commerciales, ce n’est plus un syndrome ; c’est de l’imposture tout court. C’est ce qui arrive à Alexandre Vollin-Delbar qui garde pour lui (et pour nous) ses réflexions : « […] la réussite devient dangereuse quand elle consacre des valeurs qu’on estimait fausses. »

Plusieurs acteurs du marché de l’art contemporain en prennent pour leur grade dans des descriptions sans complaisance. Les habitués des vernissages reconnaîtront même des traits empruntés à des figures connues. L’absurdité et la péremption des conventions qui régissent ce microcosme font de lui une cible facile pour la satire. L’auteur ne se fera peut-être pas que des amis. Mais si trop de romans sur l’art pèchent par les erreurs et les clichés auxquels même de bons auteurs ont du mal à échapper, ici au contraire la satire vise juste. Dans le Syndrome de Kyoto, le bref panorama de l’art contemporain est convaincant et, avouons-le,  assez jouissif. 

Les vraies questions

Cependant ces figures de l’art contemporain ne sont égratignées qu’en passant, car l’objet du livre est plus profond. C’est du cœur, de la source intime de l’art qu’il s’agit. Quel est le lien entre le réel sur lequel se pose sans arrêt le regard du peintre et son travail ? Et si on mettait en route une expérience malsaine où l’artiste privé du réel serait quand même astreint au travail de création, à quoi cela aboutirait-il ? Les « intelligences artificielles » déraillent quand elles se mettent à produire des contenus en boucle à partir de leurs propres productions précédentes. Est-ce que l’artiste pour qui le réel est devenu inaccessible derrière les œuvres d’art se met lui aussi à dérailler ?

La narration à la première personne n’est pas une facilité de style : nous suivons vraiment le questionnement intérieur d’un artiste qu’un obstacle inédit force à une remise en cause radicale. Qu’est-ce qui le pousse à créer, qui peut aussi l’en empêcher ? Comment juger qu’une œuvre d’art valait la peine d’être créée ? Produire des œuvres d’art peut-il encore avoir un sens après la dissolution des limites entre ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas ? Évidemment que la double casquette de Nicolas de Crécy donne une consistance particulière à ce questionnement.

On aimerait que tous les artistes présentés au public aient eu le courage préalable de creuser aussi loin en eux…

Saturation de références

Vous l’aurez compris, Le Syndrome de Kyoto est un objet littéraire un peu atypique.

Forcément, avec un personnage principal atteint de HMA, il est truffé d’une grande quantité de mentions d’œuvres d’art, certaines célébrissimes, d’autres trop récentes pour avoir encore accédé à la notoriété auprès d’un lectorat, même cultivé. À la fin du roman, un index répertorie leurs auteurs par ordre d’apparition. Il y en a cent quatre-vingt-quatre, soit presque un par page du récit.

On pourrait objecter que la saturation de références artistiques qui paralyse le personnage principal alourdit aussi le parcours du lecteur, un peu comme dans ces éditions universitaires de grands classiques où les notes et les renvois hachent la lecture. Ce serait reprocher à ce roman précisément l’un des traits qui font son originalité et son intérêt. Après tout, ce voile de références qui peuvent bloquer la lecture est effectivement ce qui rend la vie impossible à Vollin-Delbar. Si personne ne songe à critiquer le style coupé d’un roman d’action, pourquoi tenir rigueur à Nicolas de Crécy d’avoir été au bout de son idée ? 

Autre reproche qu’on pourrait adresser au Syndrome de Kyoto, la logique voulait qu’un tel livre soit illustré. Mais il serait alors devenu un énorme bouquin d’art vendu au triple du prix actuel. Pour rester dans le format d’un roman imprimé classique, l’éditeur a donc choisi la solution pratique permise par le musée imaginaire du web : un code QR présent sur l’une des pages renvoie à une liste en ligne des œuvres. Seul souci, au lieu de créer une page autonome contenant des images et cartels de ces œuvres, la liste que Gallimard a publiée sur son site en prolongement du livre n’est qu’une suite de liens. Si la plupart renvoient à des pages Wiki ou des sites au contenu stable dans le temps, quelques-uns ne sont déjà plus opérationnels à peine le roman sorti en librairie. Comme ce ne sont pas ceux des œuvres les plus connues, ce sont justement ceux pour lesquels un accès simplifié aurait facilité la lecture. 

Faisons contre mauvaise fortune bon cœur : non seulement cela n’a rien de rédhibitoire, mais cela nous incite à aller chercher nous-mêmes des photos d’œuvres de ces artistes qu’on ne connaissait pas. À ceux qui veulent malgré tout profiter d’une lecture fluide il suffit de relire Le Syndrome de Kyoto, ce qu’on fait lorsqu’une œuvre en vaut la peine, n’est-ce pas ?

Thierry Moutard-Martin

Nicolas de Crécy, Le Syndrome de Kyoto, Gallimard, « Sygne », 208 pages, mars 2026, 20 euros

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