Star Wars Victim

Avoir du recul sur Star Wars, difficile il est…

Pour ceux qui, comme Obélix, sont tombés dedans quand ils étaient petits, il est presque impossible de juger la valeur réelle de ces films. Je le sais car je fais partie de ceux qui ont attrapé le virus dans les années soixante-dix.

Première étape de la maladie : voir La Guerre des étoiles (1977) à l’âge de six ans et trouver ça amusant, sans plus. Deuxième étape : le virus ayant été quand-même inoculé, le merchandising achève mes résistances ; comme tous les gosses de l’époque, je veux ma figurine Luke Skywalker ou C3PO. Troisième étape, fondamentale : rater au cinéma le deuxième épisode (L’Empire contre-attaque), encore meilleur paraît-il, mais trop « violent » pour mes jeunes yeux, selon ma grande sœur ; effet non prévu : je fantasme encore plus. A cause de cela, aujourd’hui encore, même après l’avoir visionné plus de vingt fois, j’ai toujours l’impression de n’avoir pas vu L’Empire contre-attaque ! Rageant… Quatrième étape : attendre fébrile, en 1983, le volet « final », que je prononce alors Le Retour du jeudi. En effet, à l’époque, ce nouveau mot reste un peu obscur pour moi, et le fait d’avoir raté L’Empire n’aide pas ; quant aux chiffres romains IV, V, VI, quelle confusion dans ma petite cervelle ! Ai-je raté un épisode ?… Mais je me souviens encore, minute par minute, de cette séance, c’est vous dire.

 

 

Après tout cela, les cassettes VHS ont fait office de piqures de rappel… ou de rechutes virales, c’est selon, mais elles ont énormément compté dans mon appropriation de la saga. Connaître les films par cœur, comme un disque pop. Ensuite, ce ne fut plus qu’une brève histoire de temps, comme dirait l’autre, pour découvrir de nouveaux épisodes : I, II, III, puis VII, VIII… Et j’ai beau être déçu dans un premier temps par certains épisodes (dont les deux derniers), je les revois ensuite plusieurs fois, avec plaisir… Ah, ces effets spéciaux et ces robots extraordinaires sous la symphonie héroïque de John Williams ! Ah, cette mythologie fascinante qui évoque les Chevaliers de la Table ronde, avec ces sabres-laser à la place d’Excalibur et la Force à la place du Graal !… Est-ce grave, docteur ? Ne sommes-nous pas des millions à éprouver cela ?…

Des millions ? Tiens, tiens…

Essayons justement d’oublier cette charmante poudre de perlimpinpin, à base d’effets spéciaux, de musique et de mythologie, et tâchons de prendre un nécessaire recul. Mettons-nous à la place, non pas de l’auteur George Lucas, qui souhaite sincèrement raconter un cycle guerrier, métaphore du XXe siècle, à faire pâlir Tolkien, et qui veut nous ravir par le plus grandiose des spectacles, mais à la place de l’homme d’affaires George Lucas. D’ailleurs, oublier l’auteur Lucas nous sera facile puisque ce dernier, on le sait, a cédé son œuvre à la toute puissante firme Walt Disney, qui a depuis bien longtemps oublié ses propres origines créatrices et voit avant tout Star Wars comme un filon à exploiter, au même titre que le catalogue Marvel. Faire des films devient presque pour elle un mal nécessaire…

 

 

Lucas donc, comme tout businessman-américain-qui-veut-faire-mieux-que-son-père (vieux classique, il y en un à la Maison Blanche, en ce moment), a eu cette obsession : gagner, non pas de l’argent, mais une montagne d’argent. Non pas avoir du pouvoir, mais être le plus puissant. Par-dessus tout, ne plus dépendre des autres, ne plus recevoir d’ordres, mais au contraire en donner. Comment, quand on est un jeune homme d’affaires américain, gagner une montagne d’argent et écraser la concurrence ? Réponse : on « invente » un produit fun, pas trop cher (relativement) et facile, qui ressemble, en apparence, à du jamais vu : un hamburger « spécial », une boisson gazeuse et sucrée, un logiciel domestique pour néophytes, un moteur de recherche facile d’emploi, un réseau social numérique, un téléphone à écran tactile, etc. On fait en sorte d’inonder le marché, de rendre la chose inévitable. D’ailleurs pourquoi l’éviter, puisque c’est « fun » ? Surtout, il faut rendre le public accro. Par exemple, bourrer la nourriture de gras et de sucre pour que nos papilles en redemandent (elles se fichent de notre santé, nos papilles), bourrer nos outils numériques de fonctions indispensables, comme par exemple un appareil photo huit millions de pixels qui permet de saisir nos points noirs en haute définition. Concernant Walt Lucas : inonder les cinémas (puis les foyers), cibler prioritairement les enfants, qui grandiront avec l’amour du produit sans le remettre en cause, et le transmettront ainsi à leurs propres enfants, pour que ça dure plus longtemps ; bourrer les yeux et les oreilles de ces enfants de piou-piou rigolos, d’appareils chromés et d’explosions multicolores, comme dans une fête foraine (ils se fichent de la subtilité, les yeux et les oreilles des enfants).

 

 

Il m’a toujours été difficile de savoir ce qui, chez ces « show-men », a le plus d’importance : faire plaisir sincèrement au public, même si ce plaisir est régressif ; ou bâtir un empire, accumuler la richesse matérielle, pour écraser la concurrence, selon cette extraordinaire contradiction qui fonde depuis toujours le libre marché capitaliste : une fois qu’il n’y a plus de concurrence, que le monopole a tout écrasé, est-ce encore du libre marché ?…

Alors, quelle est la valeur réelle d’un Star Wars ? Est-ce du grand cinéma ? Je ne suis pas le mieux placé pour répondre, j’ai le virus en moi. Cependant, une chose est sûre et ne doit jamais être oubliée : ces films sont faits pour les enfants de douze ans, comme la plupart des blockbusters actuels, notamment ceux sur les super-héros. N’est-il pas normal, dès lors, lorsqu’on est adulte, d’être constamment déçu par le manque de subtilité des enjeux, la trop grande simplicité de l’intrigue ou le manque de maturité de la direction d’acteurs ? Faut-il même prendre la peine d’en parler, à notre âge ?

Comme dirait maître Yoda, difficile de répondre, il est… Mais me revient en mémoire une remarque de David Cronenberg, à propos des Batman de Christopher Nolan : c’est techniquement extraordinaire, c’est plus intelligent que la moyenne des films de super-héros, mais c’est toujours un bonhomme qui court avec une cape ridicule…

 

Claude Monnier

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