The Ipcress File, le film et la série

On sait que, très vite, Sean Connery tint à prouver qu’il était capable de jouer autre chose que Bond et qu’il le fit en allant tourner avec Hitchcock (Pas de printemps pour Marnie) ou Sidney Lumet (La Colline des hommes perdus). Mais, quoique à un moindre degré, la même envie d’aller exercer ses talents ailleurs caractérisa Harry Saltzman, autrement dit le producteur qui avait été parmi les premiers à sentir le potentiel cinématographique du héros imaginé par Ian Fleming (1).

L’un des premiers gestes destinés à affirmer sa « polyvalence » consista à produire au milieu des années soixante – à peu près au moment où Goldfinger imposait la « bondmania » – une adaptation de The Ipcress File, roman dû à l’écrivain et historien britannique Len Deighton et publié en France sous le titre Ipcress, danger immédiat. Toujours un roman d’espionnage, mais que Deighton affirmait avoir écrit précisément parce qu’il détestait les romans d’espionnage. De fait, son héros, anonyme de bout en bout, se présentait essentiellement comme un fonctionnaire, intelligent et persévérant certes, mais, dans une certaine mesure, manipulé par ses supérieurs et évoluant dans des univers totalement dépourvus du luxe et des extravagances chers à l’agent 007.

C’est ce film, réalisé par Sydney J. Furie, qu’Elephant Films ressort aujourd’hui, en Blu-ray et en DVD. Le héros, Harry Palmer – il fallut bien lui donner un nom à partir du moment où il était représenté sur un écran –, est interprété par Michael Caine, myope comme lui (le premier plan du film nous montre ses lunettes), et parfois un peu désemparé. Point de séquence d’action à proprement parler (il ne fait le coup de poing qu’une seule fois, et très brièvement) et encore moins de cascades ou de gadgets. Comme l’explique un de ses collègues à notre « anti-héros » – mais la réplique est malheureusement rendue par un contresens total dans le sous-titre français –, le métier d’espion consiste beaucoup plus à écrire des rapports qu’à marcher. (Si l’on veut être exact, cet aspect était présent dans certaines pages de Fleming, mais le cinéma s’était hâté de l’oublier.) Tout cela pourrait être bien statique, mais, comme le souligne Jean-Baptiste Thoret dans le bonus, Sydney J. Furie n’en parvient pas moins à créer une tension permanente par sa mise en scène, en multipliant systématiquement – et d’une manière qui, semble-t-il,  ne plut guère à Saltzman – les plans « cassés » (autrement dit, les cadrages de guingois) et en reléguant constamment l’action principale au second plan, le premier étant régulièrement occupé, pour ne pas dire encombré, par des corps étrangers (lampe, fenêtre…). Souvent, sans doute, il ne se passe pas grand-chose, mais Palmer évolue constamment dans un monde déséquilibré et étouffant.

Faut-il pour autant proclamer, comme on le dit un peu partout, que ce binoclard est « l’anti-James Bond » ? Les choses sont en fait plus complexes, dans la mesure où, pour ce film, Saltzman avait traîné dans son sillage plusieurs « réguliers » de la saga Bond : le compositeur John Barry, le chef décorateur Ken Adam, le directeur artistique Peter Lamont. On pourrait citer aussi le comédien australien Guy Doleman, qui interprète ici le Colonel Ross et qui allait aussitôt après incarner le comte Lippe dans Opération Tonnerre… Bref, le fossé entre les aventures de Bond et celles de Palmer est loin d’être aussi grand qu’on a bien voulu le croire. Ipcress, d’une certaine manière, maintient le réalisme qu’on trouvait encore dans Bons Baisers de Russie avant que la saga bondienne ne s’engage dans la fantasy en prétendant aller toujours plus loin et toujours plus haut. Mais, inversement, et paradoxalement, il n’est pas exclu que l’esprit d’Ipcress ait fini par déteindre sur Bond. Si l’on n’avait jamais vu Sean Connery préparer son café dans sa cuisine comme on voit Palmer le faire, cette opération hautement domestique allait constituer en quelque sorte l’entrée en scène de Roger Moore dans le rôle de 007 (dans Vivre et laisser mourir) – et ne parlons pas de Daniel Craig épluchant pour sa petite fille une pomme sur le plan de travail de la cuisine de Mourir peut attendre…

Si nous insistons ici sur cette ambiguïté esthétique d’Ipcress, c’est parce qu’elle rejoint, dans une espèce de mise en abyme, son intrigue même. En gros, la mission de Palmer est simple : il doit, en cette période de guerre froide, identifier le traître du service qui permet à l’ennemi de s’emparer de scientifiques ; autrement dit, il doit identifier un agent double. Mais tout agent secret n’est-il pas peu ou prou, par la force des choses, un agent double ? Saluons d’ailleurs au passage l’immense mérite du film, qui parvient à rester clair et compréhensible malgré ce jeu de masques qui constitue sa trame. La suite, Mes Funérailles à Berlin, réalisée par Guy Hamilton, allait être à cet égard nettement moins réussie. Quand le spectateur ne sait plus trop qui est qui, il finit par se désintéresser de ce qu’on lui raconte.

C’est malheureusement aussi le défaut de la série britannique de six épisodes de cinquante-six minutes chacun produite il y a trois ans (2) et qui est également éditée chez Elephant Films (avec le film original de Furie comme supplément). Elle est certes réalisée avec beaucoup de soin, John Cole, qui incarne Palmer, semble bien être un authentique myope, les reconstitutions de décors sont extrêmement convaincantes (on regrettera seulement que les automobiles qu’on croise dans les rues brillent toutes comme un sou neuf, puisqu’elles émanent visiblement de musées – mais n’est-ce pas une fatalité dans les films « historiques » ?) et les dialogues sont souvent très drôles, mais A trahit B qui trahit C qui trahit un petit peu A et qui… Sans doute conviendrait-il de prendre des notes pour ne pas être totalement perdu ? Bref, on se résout au bout d’un certain temps à perdre le fil de l’intrigue globale pour apprécier individuellement telle ou telle séquence (Palmer arrivera-t-il à échapper au lavage de cerveau auquel on le soumet ?), ce qui permet de fermer les yeux sur certaines invraisemblances grossières, où les bonnes âmes pourront toujours voir des licences poétiques.

FAL

(1) Saltzman a ainsi produit en 1967, en France, le second film de Costa-Gavras, Un homme de trop. Trop endetté à la suite de ses multiples entreprises extra-bondiennes (il fit une mauvaise affaire en achetant la société Technicolor et produisit avec un succès très relatif des pièces de théâtre), il dut finalement – juste après le film L’Homme au pistolet d’or – revendre toutes les parts qu’il détenait dans la société de production des « Bond ». Ajoutons, puisqu’il est ici question de romans et de films d’espionnage, que Saltzman fut lui-même un espion au service des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale.

(2) Un troisième volet cinématographique, Un cerveau d’un milliard de dollars, a été réalisé par Ken Russell en 1967, après Mes Funérailles à Berlin. Deux téléfilms assez besogneux, toujours avec Michael Caine, ont été tournés dans les années 1990.

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