Espéranto et espérantismes en France, de Thomas Creusot

Nonobstant son épaisseur (360 pages), l’ouvrage de Thomas Creusot Espéranto et espérantismes en France renouvelle à sa manière l’exploit des Petites Leçons sur le grec ancien de Jacqueline de Romilly et Monique Trédé. Ces « leçons » ne contenaient pas le moindre mot écrit en grec, pas la moindre lettre grecque. De la même manière, pas la moindre trace ici d’une grammaire de l’espéranto. Certes, on ne s’attendait pas forcément à trouver des tableaux de conjugaisons ou des exposés détaillés sur la syntaxe de cette langue neutre et internationale imaginée à la fin du siècle dernier par le Polonais Louis-Lazare Zamenhof, mais on eût aimé en goûter quelques échantillons. Or d’échantillons il n’y a point.

Peu importe, diront certains, puisque, si l’espéranto a pu au départ connaître un succès indéniable, il est clair qu’il n’a jamais réussi à s’imposer définitivement comme lingua franca pour toute la planète, cette fonction étant bien évidemment dévolue de nos jours à l’anglais (et peut-être, si l’on en croit certains, bientôt au chinois ?).

Peut-être, mais il n’est pas inintéressant de découvrir, au fil des chapitres, pourquoi l’espéranto n’a pas réussi à faire l’unanimité et pourquoi l’idéal qu’il représente est resté dans une large mesure un « simple » idéal. La première raison est sans doute que l’espéranto a souvent été adopté négativement. Expliquons-nous : en Belgique, un certain nombre d’indications officielles sont en anglais. Par amour de l’anglais ? Non : pour éviter d’avoir à choisir entre le français et le néerlandais (et accessoirement l’allemand, troisième langue officielle de la Belgique). En Écosse, on voit sur les plaques d’immatriculation des voitures le mot Écosse, et non Scotland. Par amour des Français ? Non : par désir d’indépendance vis-à-vis des maudits Anglais. Eh bien, ce fut souvent la même chose pour l’espéranto dans certaines conférences internationales, réunissant, qui plus est, des partis du même bord : on parlait espéranto pour ne pas avoir à parler la langue de l’Autre.

La seconde raison est à trouver dans la mauvaise foi propre à une large partie de l’humanité. Si les bolcheviks virent au départ dans l’espéranto un outil qui pourrait contribuer efficacement à l’union des prolétaires de tous les pays, l’intelligentsia marxiste ne tarda pas à tiquer : l’espéranto, voyons, n’était qu’un outil au service du cosmopolitisme bourgeois et destiné à faire oublier la lutte des classes.

Nettement plus intéressantes étaient, après la Première Guerre mondiale, les réserves émises par le théoricien socialiste italien Gramsci : « Le besoin d’entente internationale et la nécessité pratique ne peuvent faire abstraction de la nature nécessairement historique des langues. » Et l’on pourrait sans doute ajouter à l’adjectif historique l’adjectif géographique (voir par exemple comment le latin a pu se ramifier en tant de langues européennes). Bref, contrairement à ce qu’avait pu imaginer Rimbaud, il est impossible de créer une langue ex nihilo. Et Umberto Eco était probablement disciple de Gramsci quand il expliquait que la langue de l’Europe allait être la traduction.

Cette formule constituait sans doute un étrange paradoxe il y a encore une vingtaine d’années. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui avec les ressources de l’Intelligence artificielle et des machines à traduire (et par écrit, et oralement), mais il est trop tôt pour avoir une opinion définitive sur la question et rien ne vaudra de toute façon la communication directe pour discuter avec un interlocuteur étranger si l’on ne veut pas perdre l’essentiel des rapports humains, à savoir l’émotion. Mais l’ouvrage de Thomas Creusot a l’immense mérite de nous rappeler, a contrario si l’on peut dire, à quel point une langue fait partie de l’identité même d’un pays, et si, répétons-le, ces 360 pages n’ont rien d’un manuel d’espéranto, elles sont dans une large mesure, malgré la modestie de leur titre (« espérantismes en France »), une histoire des relations internationales au XXe siècle.

FAL

Thomas Creusot, Espéranto et espérantismes en France, Perrin, octobre 2025, 27 euros

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