Roissy, un vol direct pour l’humanité

Un passager qui erre dans un aéroport. Ça a été le sujet du film Le Terminal (1). Un passager soudain devenu apatride est bloqué et doit vivre dans l’aéroport, zone neutre, et s’installe autour de lui une petite vie, pour montrer combien sa situation est absurde (au sens de la dramaturgie d’un Beckett ou d’un Ionesco). Tiffany Tavernier prend le même prétexte mais, dans son beau roman Roissy, s’en sert pour un autre projet : montrer que dans cette immense fourmilière tout une humanité s’égaie.

une voyageuse sans bagage

Le récit est en focalisation interne. Le lecteur est dans les yeux du personnage et déambule avec elle. Sans savoir, sans comprendre, sauf quel y a un secret qu’on lui cache. Petit à petit on comprend que cette femme erre de couloirs en salles d’attente, avec sa valise, sa bonne tenue, son air occupé. Mais cela fait plusieurs mois qu’elle n’habite plus ailleurs, qu’elle mange ce qu’elle trouve et se lave comme elle peut.

Mais dans foule affairée, une telle SDF passe inaperçue, d’autant qu’elle a su comprendre comment fonctionnait l’aéroport pour échapper aux contrôles… Sa situation est d’autant plus émouvante que sa situation est incroyable en ces lieux. Et sa situation est d’autant plus difficile que ses errances cachent une errance intérieure, car si elle n’a pas de nom, c’est qu’elle a perdu trace de sa propre histoire.

Une passagère, voilà ce que j’étais. Une voyageuse anonyme comme les quatre-vingt-dix millions d’autres qui, tous les ans, arrivent, transitent ici. »

la voyageuse sans bagage

La voyageuse amnésique est au milieu d’un chemin. On ne sait rien de son passé et on ne sait pas si elle a un avenir. Mais ses errances dans tous les recoins de l’aéroport font surgir les figures qui, le plus souvent, sont oubliées dans le flot incessant des voyageurs. Et comme des âmes égarées qui se reconnaissent, une fraternité. Et les travailleurs invisibles font avec elle une communauté, l’aident, la protègent, l’accueillent. Et, par ses yeux à elle, ce sont ces hommes qui reprennent forme humaine, comme dans un échange réciproquement bénéfique.

Au terme du roman, va-t-elle avoir une autre échappée que tourner en rond indéfiniment ? Son passé reviendra-t-il ? ou bien le présent qu’elle se construit petit à petit sera-t-il son nouveau départ ?

Roissy est un très bon roman, c’est-à-dire qu’il emporte le lecteur et le surprend. Il l’émeut aussi sur ce destin à la fois tragique et si terriblement humain. Comme la métaphore de la perte de repères dans une société u rythme et aux machineries trop peu humaines. Roissy est un beau roman.

Loïc Di Stefano

Tiffany Tavernier, Roissy, Points, août 2019, 240 pages, 7,20 eur

(1) Comédie de Steven Spielberg de 2004, avec Tom Hanks et Catherine Zeta-Jones.

  • Roissy concourt pour le Prix du Meilleur roman Points sélections

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :