Words, words, words… : V.F. et IA au cinéma

Emmanuel Curtil, figure de l’ombre puisqu’il exerce ses talents essentiellement dans des studios de doublage, a eu son quart d’heure de gloire lors de la dernière cérémonie des César. Il a même été très vigoureusement applaudi par tous les professionnels de la profession lorsqu’il a déclaré que des comédiens du calibre du héros de la fête, à savoir Jim Carrey — dont il est depuis trente ans la voix française —, méritaient d’être doublés par des voix humaines, autrement dit par des comédiens professionnels et non par l’Intelligence artificielle. L’art ne saurait exister sans émotion.

Mais est-ce si simple ? Visiblement, ni Emmanuel Curtil ni son auditoire n’avaient lu — et pour cause — un article du Figaro paru deux ou trois jours plus tard et consacré à l’une des plus importantes sociétés au monde spécialisées dans l’utilisation de l’IA dans le domaine de la voix. On y apprenait que Piotr Dąbkowski et Mati Staniszewski, les deux patrons d’ElevenLabs — puisque tel est le nom de ce nouveau Leviathan —, tous deux Britanniques d’origine polonaise, avaient eu au départ l’idée de développer l’IA vocale parce qu’ils en avaient assez d’entendre de mauvais doublages — réalisés, cela va sans dire, avec de vrais comédiens.

Il ne s’agit pas de faire ici le procès du doublage et de chanter les vertus de la V.O. Là n’est pas la question. D’ailleurs, n’ayons pas peur de le dire, certains doublages valent bien mieux que les V.O. Les séries Amicalement vôtre ou Chapeau melon et bottes de cuir auraient-elles eu autant de succès sans leurs voix françaises ? Les voix gauloises (il y en a eu plusieurs) de Clint Eastwood ont une ampleur et une ironie traînante bien plus convaincantes que sa vraie voix, parfois trop aiguë pour les personnages qu’il incarne.

Cependant, à côté de ces réussites, que de catastrophes ! Quand, à la radio, on entend la bande sonore d’extraits de films, il ne faut généralement pas plus de dix secondes — même si l’on ignore totalement de quoi il s’agit — pour repérer un doublage, tant les inflexions sont caricaturales. Sans doute émanent-elles d’êtres humains, mais les conditions de travail et l’absence de talent de certains doubleurs produisent un résultat parfaitement ridicule. Dans une vidéo qu’on trouvera facilement sur Fb, Pierre Niney, qui sait jouer, lui, se moque de manière hilarante de ce qu’il appelle à juste titre les codes des mauvais doublages.

« Mais l’imperfection humaine ? a objecté Michel Boujenah. Que faites-vous de l’imperfection humaine ? » Car la vraie éloquence se moque de l’éloquence. Il arrive même aux pianistes virtuoses de rater une note, et c’est peut-être précisément cette fausse note, cette note humaine, qui produira l’émotion qu’on associe à toute véritable œuvre d’art.

Seulement, cette objection ne tient plus : désormais, les voix engendrées par certaines IA incluent hésitations, respirations, répétitions de syllabes plus vraies que les vraies. Dans The Brutalist, l’accent hongrois d’Adrien Brody est devenu plus « authentiquement » hongrois après traitement par des logiciels d’IA. Dans le même ordre d’idée, l’IA pourra faire parler avec leurs « vraies » voix des comédiens dans une langue qu’ils ne parlent pas.

Signalons en passant les discussions du même ordre qui ont lieu depuis quelque temps sur le bien-fondé de l’utilisation de micros au théâtre, pratique aujourd’hui courante, mais qui pouvait passer il y a encore vingt ans pour la plus coupable des hérésies…

Bornons-nous à répéter ici une vérité élémentaire, tout au moins dans ce domaine du doublage. L’IA est un outil, avec les avantages et les inconvénients que cela implique. Les bévues de l’IA sont innombrables (on citera seulement ici cette perle produite par un logiciel de reconnaissance vocale : « Galeries Lafayette » transcrit automatiquement est devenu « garer la fillette »), mais le temps qu’elle fait gagner est aussi inappréciable. Si danger il y a, il ne vient pas de la machine, mais de ceux qui l’utilisent. Qu’il est naïf, cet éditeur (que nous ne nommerons pas) qui a cru pouvoir publier telle quelle la traduction française produite par IA d’une biographie anglaise ! Le texte original, lisible, solide, n’était plus à l’arrivée qu’une abominable bouillie. Personne, visiblement, ne s’était donné la peine de relire.

En définitive, et n’en déplaise aux canuts révoltés, c’est le public qui jugera. S’il s’accommode de la bouillie, c’est que, probablement, il ne mérite pas mieux. Au fond, ce qui terrifie tout le monde dans cette affaire, ce n’est pas que la machine puisse copier l’homme, c’est que, ce faisant, elle nous suggère qu’à bien des égards nous, êtres humains, pourrions bien n’être que des machines. À nous de prouver que nous pouvons être autre chose.

FAL

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